Pas encore de tapis rouge mais déjà des fans en quête de stars : Cannes se prépare à accueillir le plus grand festival de cinéma au monde et sa course à la Palme d’or, avant l’ouverture officielle mardi soir.
Les cinéastes Pedro Almodóvar, James Gray, Asghar Farhadi ou Jeanne Herry font partie des 22 réalisateurs en compétition attendus à partir de mardi sur la Croisette, aux côtés des acteurs Javier Bardem, Scarlett Johansson, Léa Seydoux ou Cate Blanchett, qui viendront apporter une touche glamour. «Chaque année, c’est magique. Chaque année, on a de grandes stars», raconte Jo Morpelli, un retraité français venu installer son escabeau à proximité du Palais des festivals où sera déroulé le tapis rouge. «On aime les acteurs et on se dit : « Tiens, pourquoi on ne va pas les voir en vrai pour leur parler et les photographier surtout? »»
Sur l’emblématique bâtiment de la Croisette, l’immense affiche officielle du festival représentant Thelma et Louise, les héroïnes incarnées en 1991 par Geena Davis et Susan Sarandon dans le road movie de Ridley Scott, a été déployée dès dimanche. Le choix de ce visuel a été critiqué par le collectif féministe 50/50, qui milite pour plus d’inclusion dans le cinéma, considérant qu’il s’agit de «feminism washing» vu la faible proportion de réalisatrices en lice pour la Palme d’or (cinq pour 22 films).
Le jury, présidé par le réalisateur sud-coréen Park Chan-wook, est arrivé sur place dans la journée de lundi et devra, le 23 mai, désigner le successeur d’Un simple accident du cinéaste iranien Jafar Panahi, Palme d’or l’an dernier. Parmi les neuf membres du jury, la star américaine Demi Moore sera l’une plus scrutées pour son retour à Cannes après la sensation The Substance, de la réalisatrice française Coralie Fargeat, prix du scénario en 2024 et qui avait remis l’actrice sur le devant de la scène.
Peter Jackson à l’honneur
Près de 40 000 festivaliers accrédités et des dizaines de milliers de visiteurs sont attendus tout au long de la quinzaine, alors que l’évènement représente 20 % du chiffre d’affaires annuel des hôteliers cannois et génère plus de 200 millions d’euros de retombées économiques, selon les estimations de la mairie.
La cérémonie d’ouverture, animée par l’actrice française Eye Haïdara, aura lieu mardi soir. Le réalisateur néo-zélandais de la trilogie The Lord of the Rings (2001-2003), Peter Jackson, en sera l’invité de marque, pour recevoir une Palme d’or d’honneur célébrant l’ensemble de sa carrière. Le long métrage du Français Pierre Salvadori La Vénus électrique, une ode à l’illusion dans le Paris forain des années 1920, avec Pio Marmaï et Anaïs Demoustier, sera ensuite projeté hors compétition. La course aux récompenses s’ouvrira mercredi avec le film Nagi Notes, du Japonais Koji Fukada.
En revanche, après les avant-premières mondiales ces dernières années des nouveaux volets des sagas Mission : Impossible, Top Gun, Mad Max, Fast and Furious ou encore Indiana Jones, aucun blockbuster inédit n’est programmé pour cette 79e édition. Ni Disclosure Day de Steven Spielberg ni The Odyssey de Christopher Nolan n’ont souhaité faire étape sur la Croisette. Idem pour le nouveau volet de la saga Star Wars, The Mandalorian and Grogu, avec Pedro Pascal et Sigourney Weaver.
Le délégué général du festival avait fait de la mise en avant des longs métrages américains une priorité lorsqu’il a pris ses fonctions il y a 25 ans. «En dehors du cinéma des studios, un cinéma indépendant, un cinéma ailleurs qu’à Los Angeles, continue d’exister», insiste aujourd’hui Thierry Frémaux. Les mastodontes Universal, Warner, Sony ou Paramount ne proposent donc pas de nouveau film sur la Croisette, mais seront évidemment présents au Marché du film et accompagneront des œuvres issues de leur catalogue dans les sections du festival dédiées au cinéma de patrimoine, comme Cannes Classics ou le Cinéma de la plage. C’est le cas par exemple du chef-d’œuvre sulfureux de Ken Russell The Devils (1971), production Warner longtemps censurée voire interdite, ou du film culte des studios Universal The Fast and the Furious (Rob Cohen, 2001), dont Cannes célèbrera les 25 ans avec une séance spéciale en présence des acteurs Vin Diesel, Michelle Rodriguez et Jordana Brewster.
«Tempête» sur l’industrie
Un scénario similaire s’était produit à la Berlinale en février, où la directrice Tricia Tuttle avait dû composer avec une programmation sans aucun blockbuster. Elle avait alors pointé un faible goût du risque chez les Américains, ainsi que les pressions commerciales, plutôt que d’y voir un nouveau signe de l’éloignement des États Unis de Donald Trump vis-à-vis de l’Europe. «Il y a une nervosité dans un marché très difficile : nervosité liée à la parution de critiques bien avant la sortie (des films) et au contrôle recherché sur le lancement de films de cette ampleur», avait-elle affirmé en janvier au Hollywood Reporter. Elle avait cité l’accueil critique désastreux fait à Joker : Folie à deux, présenté en avant-première au Festival de Venise en 2024, avant son flop au box office.
Dans une interview au magazine américain Variety, Thierry Frémaux avait aussi rappelé que «l’industrie traverse une énorme tempête. Avant, il y avait deux blockbusters par mois. Maintenant, il y en a moins». Même constat pour le patron du Centre national du cinéma (CNC), Gaëtan Bruel. «Nous vivons un moment de grand danger pour la filière, avec une crise d’ampleur mondiale qui n’épargne pas la France», a-t-il rappelé dans une interview au Figaro. Il a appelé à défendre le modèle de financement du cinéma français, «l’une des rares industries où la France est encore dans le top 3 mondial».
À une époque où Hollywood produisait davantage de films, un échec commercial pouvait être absorbé plus facilement. Aujourd’hui, un tel échec peut provoquer de sérieuses difficultés pour des directions attentives aux budgets. J. Sperling Reich, critique de cinéma basé à Los Angeles, estime de son côté que les studios hollywoodiens produisent moins de films compatibles avec Cannes. «Ils font venir les talents, essaient de construire un récit médiatique deux, trois, parfois quatre mois avant (la sortie), puis exposent le film aux critiques les plus exigeants du monde», explique-t-il. «Si le film ne fonctionne pas à Cannes, il est très difficile de s’en remettre», poursuit-il.
Les films en compétition
Autofiction, de Pedro Almodóvar (Espagne)
Histoires parallèles, d’Asghar Farhadi (France)
La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Tacquet (France)
La bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi (Espagne)
Coward, de Lukas Dhont (Belgique)
Das Geträumte Abenteuer, de Valeska Grisebach (Allemagne)
Soudain, de Ryusuke Hamaguchi (Japon)
L’Inconnue, d’Arthur Harari (France)
Garance, de Jeanne Herry (France)
Sheep in the Box, de Hirokazu Kore-eda (Japon)
Hope, de Na Hong-jin (Corée du Sud)
Nagi Notes, de Koji Fukada (Japon)
Gentle Monster, de Marie Kreutzer (Autriche)
Notre salut, d’Emmanuel Marre (France)
Fjord, de Cristian Mungiu (Roumanie)
Histoires de la nuit, de Léa Mysius (France)
Moulin, de László Nemes (France)
Fatherland, de Pawel Pawlikowski (Allemagne)
The Man I Love, d’Ira Sachs (États-Unis)
El ser querido, de Rodrigo Sorogoyen (Espagne)
Minotaur, d’Andreï Zviaguintsev (France)
Paper Tiger, de James Gray (États-Unis)
Le Luxembourg sur la Croisette
Pas de griffe nationale dans la compétition pour succéder à la Palme d’or Un simple accident de Jafar Panahi (coproduit par Bidibul), mais, bien que discrète, la présence luxembourgeoise reste solide cette année, avec une Séance de minuit qui s’annonce déjà culte et trois coproductions présentées à la Quinzaine des cinéastes – dont l’affiche est réalisée par le studio luxembourgeois Michel Welfringer.
Deux ans après que leur coproduction All We Imagine as Light, de Payal Kapadia, a décroché le très prestigieux Grand Prix du jury, Les Films Fauves s’offrent ainsi un beau retour sur la Croisette en retrouvant la Quinzaine, qu’ils avaient déjà électrisé en 2023 avec le Conann de Bertrand Mandico. Deux films sont en lice dans cette sélection parallèle : avec La libertad doble, le cinéaste argentin Lisandro Alonso retrouve 25 ans après La libertad, son premier film, son héros solitaire, un bûcheron qui doit désormais s’occuper de sa sœur aînée. Vient ensuite Dora, le troisième long métrage de la réalisatrice sud-coréenne July Jung, qui aborde la question du désir féminin en transposant à notre époque un célèbre «cas» documenté par Sigmund Freud. Deal Productions, la société d’Alexandra Hoesdorff et Désirée Nosbusch, présentera encore à la Quinzaine Death Has No Master, un thriller du Vénézuélien Jorge Thielen Armand avec Asia Argento.
En sélection officielle, la toujours très attendue Séance de minuit apporte une touche luxembourgeoise dans la filmographie foisonnante de Quentin Dupieux : son Full Phil, avec Woody Harrelson et Kristen Stewart, a été coproduit par Samsa Film. Dans le cadre du tremplin PÖFF Goes to Cannes organisé au Marché du film, l’un des projets mis en lumière s’intitule Dead Dad Girl, le premier film du réalisateur luxembourgeois Stephen Korytko, une comédie noire avec Luc Schiltz et Sophie Mousel.
Le tapis rouge sera notamment foulé par Vicky Krieps, qui tient le haut de l’affiche de Diamond, le nouveau polar d’Andy Garcia présenté hors compétition, où elle partage la vedette avec Brendan Fraser, Bill Murray ou encore Dustin Hoffman. La traditionnelle journée luxembourgeoise aura lieu samedi 16 mai.