Accueil | A la Une | IA et journalisme, le torchon brûle

IA et journalisme, le torchon brûle


Les patrons des médias veulent réagir face aux dangers de l'IA. (Photo : miguel medina/afp)

En ouverture du congrès mondial des médias lundi, le directeur du New York Times s’est fendu d’une diatribe pour faire sortir les journalistes de leur torpeur face au pillage en règle de l’intelligence artificielle.

Tandis que nous fêtions le 3 mai la Journée mondiale de la liberté de la presse, une réelle volonté de protéger le journalisme et une réflexion des législateurs pour y parvenir sont en cours au pays. En parallèle, une forme de contrôle des médias est en train, insidieusement, de s’installer dans l’esprit du grand public. Nos usages quotidiens, à portée de main, dans notre poche. Les IA génératives sont désormais installées dans nos routines et nos smartphones.

C’est la raison pour laquelle Arthur Gregg Sulzberger, le directeur du New York Times, a fustigé les entreprises qui pilotent l’IA dans son discours d’inauguration du congrès mondial des médias à Marseille, ce lundi 1ᵉʳ juin. Il pointe du doigt notamment un «contrôle démesuré sur nos données et notre attention» et dans le même temps le refus «d’assumer la responsabilité fondamentale de garantir l’accès à une information fiable».

Quatre ans seulement après l’apparition dans notre paysage informatique d’une IA conversationnelle, la donne médiatique a en effet complètement changé. ChatGPT et autres robots génératifs ont connu l’une des croissances les plus rapides de l’histoire de la technologie. Pour le moment, seule l’intelligence humaine est capable de déterminer si la source d’une information est digne de confiance ou si trois sources différentes mais provenant du même canal mal informé peuvent induire en erreur.

Vol caractérisé

Si encore il n’était question que de confiance. L’heure est plus grave selon Sulzberger qui parle d’un «vol éhonté de propriété intellectuelle». Les sites d’information comme le nôtre sont pillés massivement, «sans autorisation ni compensation», et pire encore, les données exploitées sont transformées et l’audience fatalement détournée. «Je crains que nous nous dirigions à toute vitesse vers un avenir comptant de moins en moins de journalistes capables d’accomplir le travail coûteux et difficile du reportage original», déplore le patron du New York Times devant les responsables de presse de plus de 60 pays réunis dans le sud de la France.

Mais les riches multinationales de la Silicon Valley ne sont pas les seules responsables : «notre profession a été trop silencieuse, trop passive et trop fragmentée face aux abus» de l’IA, dont Sulzberger ne remet pas en question l’utilité intrinsèque. Dans le monde des médias, ils sont nombreux à applaudir le gain de temps que leur procure l’IA, depuis la traduction jusqu’à la synthèse de longs documents en passant par la correction orthographique ou l’établissement de statistiques.

Or, les «données» qui servent à fournir les réponses aux plus de 2,5 milliards de requêtes traitées chaque jour sont issues de livres, œuvres ou contenus journalistiques protégés par le droit d’auteur. En janvier 2024, OpenAi reconnaissait par écrit à la commission britannique de la chambre des Lords chargée d’étudier les grands modèles de langage (à la suite d’une plainte contre Microsoft… du New York Times) qu’il serait «impossible d’entraîner les principaux modèles d’IA actuels sans utiliser de contenus protégés». Plus grave, les responsables des grands groupes technologiques admettent que les contenus premium, donc payants, sont la meilleure source d’une information fiable.

Le luxe de la vérité

Le piratage serait-il donc la règle, à l’image de Meta ou Napster? Justement non, et ce serait presque pire : l’accès aux contenus verrouillés étant limité, les outils génératifs exploitent les données les moins qualitatives et ont donc plus de risques d’induire en erreur. Et Sulzberger de poursuivre : «Contrairement aux organisations de presse dont elles exploitent le travail, les entreprises d’IA ne reviennent pas sur leurs erreurs pour les corriger». Quand on sait que la majeure partie du contenu disponible en ligne est déjà générée par l’intelligence artificielle qui s’autoalimente jusqu’à l’indigestion, les études montrant que les utilisateurs lui font souvent davantage confiance qu’aux organes de presse dont elle a volé les éléments de réponses donnent le vertige.

Qu’en est-il quand les outils génératifs véhiculent de fausses informations? La vérité serait-elle devenue un luxe, une denrée rare, un Graal pour lequel les médias doivent s’unir, se réglementer et se former? Au-delà, la presse ne sortira vainqueur de cette révolution numérique que si elle sait se réinventer, comme elle a su le faire autrefois face à la radio, à la télévision, à l’arrivée d’internet et des moteurs de recherche ou encore aux réseaux sociaux. Plus affaibli que jamais, le journalisme pourrait devoir renforcer l’analyse et la critique pour contrer la défiance qui éloigne le grand public des médias traditionnels. C’est alors à ce prix que les lecteurs accéderaient plus volontiers à la vérité du terrain et à l’épreuve des faits.

 

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.