Le Statec prédit une inflation qui peut fléchir jusqu’à 6 % et une récession. Jusqu’à trois index pourraient tomber en 15 mois. L’objectif de la tripartite sera d’amortir ce choc.
Le premier round de la tripartite consacrée à la crise énergétique, qui s’est tenu mardi après-midi au Kirchberg, était surtout d’ordre technique. Les experts du Statec ont mis sur la table leurs chiffres sur la situation sociale et économique du pays, les représentants du ministère de l’Économie les prévisions sur l’évolution des prix de l’énergie.
Le constat est «effrayant» selon Michel Reckinger, le président de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL). Il attire surtout l’attention sur la perspective de trois tranches indiciaires qui seraient déclenchées en juin 2026, au troisième trimestre 2026 – donc avant la fin septembre – et le troisième trimestre 2027.
Le Statec mise sur deux scénarios : la levée du blocage du détroit d’Ormuz jusqu’à fin mai ou la prolongation de la fermeture de ce passage maritime stratégique jusqu’à fin septembre. En découle une inflation qui pourrait grimper à 3 % en 2026 ou, dans le second scénario, jusqu’à 6 %. Ce taux élevé mènerait au déclenchement des trois tranches indiciaires dans un délai de 15 mois, au contraire de trois tranches en trois ans : mai 2025, juin 2026 et second trimestre 2027.
Une pénurie de diesel pas exclue
«Nous sommes confrontés à une grave crise qui pourrait frapper le Luxembourg dans les mois à venir. Nous avons clairement indiqué qu’il valait mieux soutenir financièrement dès à présent les ménages et les entreprises. Cela coûtera moins cher qu’une économie à terre», met en garde Michel Reckinger. Dans le scénario d’un conflit prolongé au Moyen-Orient, le Statec ne peut plus exclure une récession en 2026.
Quelle est la marge de manœuvre financière du gouvernement? «Si nous sommes confrontés à une crise nationale, nous devons voir quels moyens peuvent être mobilisés dans un contexte macroéconomique compliqué. Il nous faudra évaluer, dans le cadre de finances publiques saines, quelles mesures ciblées peuvent être prises pour aider les ménages et les entreprises.»
Au bout d’un premier round qui aura duré plus de trois heures, le chef du gouvernement a rappelé que «l’objet de cette tripartite est d’évaluer quelles sont les conséquences sur les gens et les entreprises d’une inflation plus élevée, de prix de l’énergie plus élevés et, au pire, la pénurie de certaines sources d’énergie».
Les experts du ministère de l’Économie précisent que «malgré de fortes dépendances, aucune pénurie» au Luxembourg n’est «actuellement» à prévoir. Une crise prolongée amènerait toutefois un «risque réel» de pénuries, notamment pour le kérosène et le diesel.
«Il est à constater que la longueur de la crise est le facteur déterminant des possibles conséquences sur les prix de l’énergie et l’inflation. Il existe bien entendu beaucoup d’incertitudes, mais il y a beaucoup d’indications que le conflit au Moyen-Orient ne sera pas résolu demain. On doit donc s’attendre à une inflation plus élevée», affirme le Premier ministre.
L’objectif premier de la tripartite ne serait toutefois pas de freiner l’inflation qui s’annonce galopante. Luc Frieden n’évoque pas non plus de reports de tranches indiciaires. «Nous avons au Luxembourg le mécanisme d’indexation qui amortit certains effets d’une inflation élevée pour les gens, mais nous savons aussi qu’il s’agit d’une charge pour les entreprises dans un contexte qui est déjà économiquement très compliqué», se contente de dire le chef du gouvernement.
La CGFP veut des allègements fiscaux
La réunion de mardi aurait été «très utile» pour préparer le début des véritables négociations les 2 et 3 juin prochains. La tripartite pourrait se prolonger lors de la semaine du 8 juin. Comme annoncé, syndicats et patronat sont invités à mettre sur la table leurs mesures qu’ils jugent appropriées pour amortir le choc. «Le gouvernement évalue également quelles mesures pourront être envisagées. Nous allons discuter pour obtenir une solution qui, encore une fois, doit maintenir et renforcer le pouvoir d’achat et permettre aux entreprises de survivre», appuie le Premier ministre.
La CGFP revendique des «allègements fiscaux rapides». «Les mesures d’allègement à court terme doivent prioritairement passer par des dispositions fiscales, afin de permettre aux ménages de disposer immédiatement d’une marge financière supplémentaire», développe le syndicat de la fonction publique dans un communiqué. Une réduction d’impôt temporaire est une piste qui sera à discuter.
«Nous espérons trouver des solutions communes. Je pense que cela sera possible, mais je sais bien entendu aussi que les souhaits et perspectives divergent fortement. Cela n’est rien de nouveau, mais cela vaut la peine d’essayer», conclut le Premier ministre.
Il est à noter que le gouvernement était présent au grand complet mardi.
OGBL et LCGB remettent un coup de pression
L’Union des syndicats a réuni, à l’issue de la première réunion tripartite, quelque 500 délégués dans un grand hôtel en périphérie de la capitale. Les coprésidents Nora Back et Patrick Dury ont mis l’accent sur l’augmentation structurelle de 300 euros du salaire minimum, un dossier que les deux syndicats sont décidés à remettre sur la table de la tripartite.
«Les 300 euros ne feront pas couler les entreprises. Cet argent réintégrera l’économie et contribuera ainsi à relancer la croissance. Il faut que quelque chose se passe», clame Nora Back.
Patrick Dury a lui insisté sur le logement : «On se voit confirmé qu’à côté du pouvoir d’achat et du maintien des emplois, le logement constitue un problème structurel. Les gens peinent à trouver un logement à prix abordable. Le secteur de la construction reste lui aussi en berne, menaçant des emplois. Il nous faut donc relancer la machine».
Le Premier ministre, Luc Frieden, a encore précisé mardi qu’«il ne sera pas possible, dans le cadre de la tripartite, de discuter de l’ensemble des défis auxquels le pays est confronté. Nous devons trouver des solutions à court terme pour les ménages et les entreprises. Cela ne veut pas dire que nous n’allons pas en discuter, mais ce ne sera peut-être pas le cas tout de suite».

Photo : hervé montaigu