Le 30 mai 1976, un pâté de maisons du Pfaffenthal est soufflé par des explosions en cascade, après que de l’essence a été déversée dans les canalisations de la ville. Trois personnes sont tuées, dont un enfant.
«Il reste des gens dans le quartier qui ont vécu cette catastrophe, mais ils ne veulent pas en dire un mot», soupire Jean-André Stammet, l’historien local, président du Syndicat d’intérêts locaux Pfaffenthal-Siechenhof pendant dix ans. «Certains refoulent leurs souvenirs, c’est comme un mur.»
Un silence à la hauteur du traumatisme dans ce quartier populaire, victime d’une invraisemblable erreur humaine il y a cinq décennies. «L’un des évènements les plus graves depuis la Seconde Guerre mondiale», au bilan très lourd : trois morts, 21 blessés et près de 150 exilés.
Au terme d’un travail de fourmi, Jean-André Stammet a pu reconstituer ces heures funestes et en tirer un documentaire inédit qui sera projeté le 13 juin en mémoire des victimes (lire ci-contre). Il raconte cet épisode tragique de l’histoire de la capitale, lentement tombé dans l’oubli.
Dix mille litres de carburant sous la ville
«Cet après-midi du 30 mai 1976, un chauffeur-livreur du groupe Elf arrive d’Anvers, son camion-citerne chargé de 40 000 litres d’essence. Il doit remplir les réservoirs géants situés à Cessange, qui servent à l’alimentation des stations-service locales.»
«Or, une fois sa tâche accomplie, il constate qu’il reste 10 000 litres dont il ne sait pas quoi faire. Cela fait peu de temps qu’il travaille à ce poste. Il contacte alors son supérieur, qui lui indique un trou fermé par une plaque à proximité: une cuve dans laquelle il pourra faire couler la cargaison en surplus. L’employé s’exécute, et les 10 mètres cubes d’essence disparaissent sous ses yeux.»
Les habitants ont senti
cette forte odeur d’essence
La cavité renferme un séparateur d’huile, un dispositif de filtrage conçu pour protéger les eaux souterraines des hydrocarbures. Mais pas face à une telle quantité. «Les 10 000 litres ont débordé de la cuve et l’essence s’est écoulée directement dans la canalisation des eaux usées, passant sous Cessange, puis sous la vallée de la Pétrusse, et traversant toute la ville via l’Aquatunnel.»
Dès lors, la tragédie est en marche. «Les habitants des différents quartiers ont senti cette forte odeur d’essence qui remontait dans leurs maisons. Personne ne savait ce qui se passait!»
Six explosions successives
Au moment de déboucher au Pfaffenthal, les vapeurs d’essence dégagées sont si concentrées que la moindre étincelle est fatale : «À 21 h 55, le compresseur d’un réfrigérateur s’enclenche, provoquant une explosion qui éventre littéralement l’immeuble au 3, rue du Pont.»
Le bâtiment s’enflamme. Alors que les premiers pompiers arrivent sur place, une deuxième déflagration encore plus puissante se produit, blessant gravement deux soldats du feu, puis une troisième, une quatrième… Six au total, provenant des sous-sols et des fosses sceptiques, dévastent une à une les maisons de la partie basse de la rue Laurent Ménager.
Dans un vacarme assourdissant, les canalisations éclatent, les plaques d’égout sautent, projetées à plusieurs mètres de hauteur, les vitres des immeubles se brisent, les pignons des bâtiments se fissurent, les plafonds s’écroulent, empilant les étages les uns sur les autres et piégeant certains résidents, tandis que les pompiers combattent les flammes.
Un pompier se souvient : «J'ai eu peur de mourir»
Membre du premier groupe d’intervention sur les lieux, le pompier Nicolas Dostert n’a jamais oublié cette nuit en enfer. «J’avais 23 ans. C’est la seule fois de ma vie où j’ai eu peur de mourir.»
Ce soir-là, l’équipe d’astreinte des pompiers professionnels de la Ville de Luxembourg, dont il fait partie, revient tout juste d’une intervention : un début d’incendie dans un bistrot du Pfaffenthal. Rien de méchant : une fois le feu éteint et le gaz coupé par précaution, les hommes ont regagné leur caserne de la route d’Arlon.
«On a progressé à genoux»
Mais 1 h 30 plus tard, nouvelle alerte. Cette fois, c’est l’alarme la plus puissante qui résonne, avec un message des plus inquiétants : «Les haut-parleurs hurlaient : « Explosion au Pfaffenthal! Blessés graves! » On a tous sauté dans les camions.»
«En arrivant sur place, des ambulanciers nous sont tombés dessus. Une maison avait explosé, pile en face du café où on était plus tôt, ce qui était curieux. Mais pas le temps d’y penser, il y avait des morts, on devait se dépêcher. Les gens paniquaient, criaient au secours car des enfants se trouvaient dans l’immeuble, il fallait agir.»
Le jeune pompier sait que c’est à lui, qui n’a ni femme ni enfants, d’entrer là-dedans en premier. C’est la règle. «Il faisait noir, on n’y voyait rien. Avec un senior derrière moi, on a progressé à genoux, dans la fumée et le feu, à la recherche d’une famille.»
«Sans lui, on aurait eu une cinquantaine de morts»
Ils perçoivent soudain des râles, provenant d’un amas de débris. «On a vu la tête d’un homme qui dépassait à peine, on a creusé, éclairés par la lampe torche. On l’a dégagé difficilement, avec sa femme qui se trouvait en dessous. Et puis… on a trouvé leur fille. Elle était décédée avec son petit garçon.»

«Nous sortions les corps sur des brancards quand une autre explosion a violemment projeté une plaque d’égout dans la mâchoire de notre machiniste, près du camion, le blessant très gravement. Ça s’est mis à sauter de partout! On était terrifiés, c’était comme à la guerre.»
«C’est alors que le chef de section a compris. Il a attrapé un porte-voix et s’est mis à courir dans les rues en criant : « Sortez! Sauvez-vous! Courez vers Eich! » Les habitants ont évacué. Sans lui, on aurait eu une cinquantaine de morts.»
«Les semelles de ses bottes avaient été arrachées»
«Et puis, des habitants nous ont dit qu’il manquait une petite fille. Avec mon collègue, on y est retourné. On a dressé une échelle et je suis monté jusqu’à la fenêtre de sa chambre. Dans l’obscurité, j’ai jeté une pierre, et j’ai pu l’entendre tomber tout en bas au rez-de-chaussée : il ne restait plus rien, tout s’était effondré.»
«Je suis redescendu, et au moment où je remettais le pied au sol, une nouvelle explosion a projeté mon collègue à 10 mètres de là, le dos dans un grillage au fond d’un jardin. Les semelles de ses bottes avaient été arrachées par la puissance du souffle.»
«Les détonations secouaient le quartier : on se roulait près des murs pour éviter les pierres qui retombaient. On a continué de chercher des survivants pendant des heures, avant d’être relevés par une autre équipe.»
À la fin de la nuit, la petite Monique, 5 ans, repérée par son chien qui n’aura cessé de la rechercher, est finalement libérée des débris de sa chambre, après avoir passé sept heures ensevelie.
Elle s’est retrouvée
enroulée dans son matelas
«Dans sa chute, elle s’est retrouvée enroulée dans son matelas, ce qui lui a sauvé la vie. Elle s’est réveillée à l’hôpital, ne se rappelant de rien», sourit Jean-André Stammet.
Au total, une soixantaine de pompiers de plusieurs casernes aux alentours seront mobilisés, épaulés par une vingtaine de secouristes.
Trois morts et 21 blessés
Au matin du 31 mai, le Pfaffenthal se réveille meurtri. Un Luxembourgeois, Emile Mauer, 36 ans, a été tué, ainsi qu’une jeune Portugaise, Maria Da Conceição Antunes, 35 ans, et son petit garçon, Nuno Duarte Antunes Ramos, 4 ans à peine.

Au 3, rue du Pont, une plaque a été posée en mémoire des victimes. (Photo : pfaffenthal.info)
On dénombre 21 blessés, dont deux très gravement, et 20 maisons du Béinchen, autour de la rue Laurent-Ménager et de la rue Mohrfels, sont détruites ou inhabitables. Près de 150 personnes, souvent des familles avec enfants, sont forcées de quitter le quartier en ayant perdu le peu qu’elles possédaient. Un élan de solidarité lancé dans tout le pays permet de récolter près de deux millions de francs luxembourgeois – environ 50 000 euros.
Le chauffeur et son chef condamnés
Les premières investigations établissent la présence d’importantes quantités de carburant dans les eaux de la station d’épuration de Beggen. La piste d’une fuite de gaz est écartée, et les enquêteurs remontent rapidement jusqu’à la livraison d’essence à Cessange.
Il faudra attendre le début des années 1980 pour que les responsables de cette catastrophe, le chauffeur-livreur, son supérieur et le gérant, soient présentés à la justice. Ils seront tous trois condamnés à payer de lourdes sommes, notamment aux compagnies d’assurance, pour rembourser les dégâts causés.
Au Pfaffenthal, l’îlot Beim Béinchen, qui avait dû être totalement rasé, sera reconstruit par la Ville de Luxembourg et inauguré en septembre 1986 par la bourgmestre Lydie Polfer, permettant au quartier de tourner la page.
Une cérémonie en mémoire des victimes de la catastrophe aura lieu le samedi 13 juin à 16 h. Un cortège partira de l’église du Pfaffenthal pour rejoindre la plaque portant le nom des victimes située au 3, rue du Pont, où une gerbe de fleurs sera déposée en présence des autorités de la Ville de Luxembourg.
Puis, au Spidolsgaart, un vin d’honneur sera offert, avec la participation des restaurateurs du quartier, avant la projection, à l’intérieur de l’église Saint-Matthieu, d’un film de 45 minutes.
En effet, pendant plus d’un an, Jean-André Stammet a épluché les archives du Pfaffenthal, questionné des témoins, mis la main sur des photos, des vidéos tournées sur les lieux, et a compilé le tout dans un documentaire en collaboration avec un réalisateur. Environ 150 personnes sont attendues. Évènement ouvert au public.