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Femmes luxembourgeoises : entre envie d’émancipation et intérêts politiques


Pour Renée Wagener, la participation des femmes au référendum en faveur de l'indépendance du Luxembourg a précipité leur accès au droit de vote (Photo : Tania Feller).

Les femmes luxembourgeoises ont obtenu le droit de vote en 1919 grâce au suffrage universel, mais aussi grâce à des manœuvres politiques qui ne partaient pas nécessairement d’une idée noble. Renée Wagener, sociologue et historienne luxembourgeoise, retrace l’histoire du mouvement féministe et des premiers pas des femmes en politique.

On célèbre le centenaire du droit de vote des femmes au Luxembourg. Or elles l’ont eu en même temps que les hommes, le 8 mai 1919. Était-ce l’aboutissement d’un combat ?
Au Luxembourg, le droit de vote des hommes a été introduit bien plus tard que dans le reste de l’Europe, contrairement à celui des femmes. Il s’agit d’une particularité luxembourgeoise. L’idée du suffrage universel est apparue à la toute fin du XIXe siècle au Luxembourg dans les rangs des mouvements ouvriers et de la bourgeoisie éclairée, bien que l’intention ne concerne au départ que les hommes (NDLR : le vote censitaire avait cours à l’époque). L’aile gauche du parti social-démocrate créé en 1902 a commencé à s’intéresser au droit de vote des femmes et à le revendiquer. Ils ont longtemps été les seuls. Même le Verein für die Interessen der Frauen d’Aline Mayrisch ne s’est pas positionné.
Il a fallu attendre la fin de la Première Guerre mondiale et la réforme de la Constitution pour que les femmes socialistes en profitent pour se mobiliser en faveur du droit de vote des femmes. Parallèlement, un mouvement révolutionnaire républicain s’est formé au Grand-Duché dans le but de renverser la monarchie. Un référendum s’est tenu auquel les femmes ont pu participer avec l’accord du Premier ministre de l’époque, Emile Reuter. Il a donc précédé la nouvelle Constitution qui allait suivre. Le vote des femmes a été voté par les catholiques, les socialistes et la Fréier Vollëkspartei contre le parti libéral.

Comment les hommes ont-ils réagi ?
Les rôles ont été inversés à l’époque. On aurait pu penser que les libéraux auraient été plus progressistes que les autres et auraient mis en avant le principe d’égalité, mais leur position était stratégique. Ils avaient compris qu’ils perdraient des voix si les ouvriers étaient autorisés à aller voter et pensaient subir la même chose de la part des femmes. Tout le monde pensait que les femmes voteraient pour les idées conservatrices. C’est la raison pour laquelle le parti catholique s’est positionné en faveur du droit de vote des femmes. Les hommes n’ont donc pas réellement plébiscité le droit de vote des femmes. C’était davantage un argument stratégique.

N’y avait-il pas des droits plus importants à concéder aux femmes à l’époque que le droit de vote ?
La symbolique était très importante, pas uniquement pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Le peuple se sentait enfin considéré. Aujourd’hui, la situation est presque identique. La moitié des citoyens du Luxembourg n’ont pas le droit de vote. Cela crée une fracture de la société, comme à l’époque. Le fait de pouvoir voter a donné de la confiance en elles aux femmes.

Les femmes d’ouvriers qui soutenaient le mouvement socialiste étaient politisées

Les femmes avaient-elles compris à ce moment l’importance que revêtait le droit de vote pour leur avenir ?
Les femmes d’ouvriers qui soutenaient le mouvement socialiste étaient politisées. Le Luxemburger Wort avait lancé une grande campagne encourageant les femmes à aller voter pour sauver la monarchie, ainsi qu’une pétition en faveur de l’indépendance du pays. Le vote des femmes est un des aspects de ce principe fondamental qui est l’égalité des citoyens devant la loi.
Les circonstances étaient réunies pour que le vote des femmes soit accepté. Robert Brasseur, grand libéral, avait proposé que soit inscrit dans la Constitution que le droit des femmes ferait l’objet d’une loi plus tard. Il faut dire que peu de gens faisaient le lien entre ce droit et la discrimination que subissaient et subissent toujours les femmes.
La première femme députée, Marguerite Thomas-Clement, a fait une proposition de loi en faveur de la modification du code civil. La plupart des femmes ne comprenaient pas l’enjeu. Les associations comme le foyer de femmes se mobilisaient pour des colonies de vacances et des projets typiquement féminins. La conscience politique existait très peu et les partis politiques ont fait très peu d’efforts pour intégrer les femmes et les encourager à s’engager en politique.

Les partis politiques n’encourageant pas les femmes à s’engager en politique, les pionnières comme Colette Flesch ou Astrid Lulling ont-elles eu du mal à s’imposer ?
Marguerite Thomas-Clement a été députée jusqu’en 1931. Quelques femmes ont été bourgmestres ensuite, mais il a fallu attendre le milieu des années 1950 avant que les premiers partis politiques comme le CSV ne créent des sections dédiées aux femmes. Dans les années 1960, les premières députées et Madeleine Frieden-Kinnen, la première femme ministre au Luxembourg (NDLR : elle était secrétaire d’État à la Famille, à la Solidarité sociale, à la Jeunesse, à la Population, à l’Éducation et à la Culture en 1967), se sont mobilisées en faveur du code civil. Au sein des partis, ça ne devait pas être facile en tant que femmes. Le LSAP a dû se rendre compte qu’il y avait un problème quand Astrid Lulling a quitté le parti.
Un point important pour les femmes au Luxembourg est que beaucoup de choses ont bougé en leur faveur grâce à l’Union européennes et à ses directives progressistes dans les années 1980. Ce ne sont pas les hommes qui ont décidé d’évoquer l’égalité salariale, par exemple.

Il a fallu attendre les années 1970 pour que les femmes prennent conscience de leur force et que le Mouvement de libération de la femme descende dans la rue au Luxembourg. Plus d’un demi-siècle après l’obtention du droit de vote.
Personne ne pensait que les femmes pouvaient avoir les mêmes droits que les hommes. Les femmes qui travaillaient devaient abandonner leur emploi une fois mariées. Personne ne les y obligeait, mais c’était comme ça. Dans l’entre-deux-guerres, des femmes sont allées devant les tribunaux pour faire changer cela. Elles ont eu gain de cause, pourtant la société a continué de fonctionner ainsi. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les nouvelles générations de femmes ont commencé à réclamer un droit à l’éducation et à pouvoir travailler si elles le souhaitaient.

Certaines femmes luxembourgeoises pouvaient faire des études supérieures dans l’entre-deux-guerres

Elles ont osé s’affirmer parce que la société autour d’elles commençait à changer.
Oui et parce qu’elles avaient remarqué que certaines femmes luxembourgeoises pouvaient faire des études supérieures dans l’entre-deux-guerres, même si on leur a mis des bâtons dans les roues à leur retour alors qu’elles étaient médecins ou avocates. La génération suivante ne s’est plus laissé faire.

Comment les mouvements féminins étaient-ils perçus ?
L’action féministe de Catherine Schleimer-Kill devait être vécue comme quelque chose d’exotique, même si elle a été très active pendant une dizaine d’années en 1920. Les femmes de la petite bourgeoisie commençaient à comprendre qu’elles avaient le droit à l’éducation et au vote, mais rien de plus. Dans le milieu ouvrier, les droits des femmes n’étaient pas une priorité. Il fallait se battre pour les droits des ouvriers et entrer au gouvernement. La politique familiale du parti ouvrier était très conservatrice. Les idées féministes avaient totalement disparu entre les deux guerres.

Le cours des évènements était-il le bon? Fallait-il en passer par le droit de vote des femmes avant de leur donner d’autres droits ?
Je ne sais pas. Il ne faut pas oublier que la discussion autour de la réforme du code civil n’avançait pas. Au sein même des mouvements féminins, on pensait que le droit de vote permettrait que le reste se fasse automatiquement. C’était faux et cela a pris du temps. Les hommes avaient peur de perdre leurs privilèges.
La seule chose qu’on a concédée aux femmes avant le droit de vote au Luxembourg était l’éducation. Mais c’était toujours dans l’optique d’endoctriner les femmes, car cette éducation devait être donnée par des religieuses. La société était divisée entre les catholiques d’un côté et les partis libéraux et ouvriers de l’autre qui étaient anticléricaux. Le parti ouvrier avait également réclamé des mesures de protection des ouvrières : qu’elles ne travaillent pas de nuit, que les futures mamans soient mieux protégées… Mais là aussi, certains hommes ont eu peur que les femmes leur fassent de l’ombre et on a trouvé que les femmes feraient mieux de ne pas travailler du tout.

Les électeurs hommes et femmes continuent de faire davantage confiance aux hommes

Comment cela se passe-t-il aujourd’hui en politique ?
Je pense que la présence des femmes en politique fait aujourd’hui partie de la norme, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ou 50 ans. Le fait que nous n’ayons pas encore atteint la parité au Parlement montre que les électeurs hommes et femmes continuent de faire davantage confiance aux hommes. Ils choisissent les candidats qui peuvent, selon eux, défendre au mieux leurs intérêts. La plupart des femmes ne sont pas féministes. Une grande partie d’entre elles n’ont pas conscience qu’il existe des discriminations. D’un autre côté, notre système électoral permet d’élire toujours les mêmes têtes connues. Cela complique l’accès aux fonctions politiques importantes, principalement pour les jeunes et les femmes. Il faut s’être fait connaître ailleurs qu’en politique pour espérer faire partie de ce système.

Les femmes ressentent peut-être moins le besoin de s’engager en politique pour faire bouger la société ?
Les femmes de ma génération n’avaient peut-être pas la conscience suffisante pour le faire, mais je pense que c’est en train de changer. Les jeunes femmes d’aujourd’hui ont envie de faire carrière en politique. On trouve plus de femmes engagées au niveau de la politique communale, davantage dans l’ombre.
Aujourd’hui, les femmes descendent dans la rue pour manifester.
Ces dernières décennies, les femmes ne sont plus descendues dans la rue pour défendre leurs droits. De nombreuses choses restent à régler, donc je trouve cela bien que les femmes réagissent pour défendre leurs droits. Les femmes prétendent être émancipées et ne pas ressentir le besoin de descendre dans la rue, mais quand on lit des articles sur le problème de l’écart des salaires ou de #MeToo, on constate que de nombreux problèmes subsistent. Comme les problèmes dans les secteurs des soins et du ménage qui montrent bien comment les rôles sont encore trop souvent répartis dans notre société, qui a des chances et qui n’en a pas.

La France a connu une polémique autour de la remise des César. Les actrices ont-elles raison de se battre contre les abus? Peuvent-elles être des modèles à suivre par les femmes ?
Je n’ai pas suivi cette polémique, mais je pense qu’il est important que les femmes se défendent. Il est inacceptable que dans certaines professions, les femmes ne puissent faire carrière qu’en rendant des faveurs sexuelles ou en flattant les hommes. Il est important que les mentalités changent. Non, c’est non! Ces artistes doivent devenir des modèles pour les jeunes femmes, qui ont souvent peur de refuser des avances plus ou moins appuyées.

Les hommes ne devraient-ils pas être davantage sensibilisés à la question ?
Je pense que cela commence à venir. Et puis, les hommes ne fonctionnent heureusement pas tous de cette manière avec les femmes. De plus en plus de jeunes hommes réagissent et soutiennent les idées féministes. C’est souvent une question de milieu et d’éducation.

Entretien avec Sophie Kieffer

Croisade anti-genre

Ces dernières années, un mouvement antigenre a émergé en Europe. Il est particulièrement actif au Parlement européen. Ses membres partent en croisade contre les politiques en faveur de l’égalité des sexes, de la santé sexuelle, de l’éducation sexuelle et affective dans les écoles, des droits des personnes LGBTI, du féminisme, de la lutte contre la violence basée sur le genre. «Pour eux, il s’agit d’idéologies plus que de droits fondamentaux», explique le député européen Marc Angel, coprésident de l’intergroupe LGBT au Parlement. «Ils veulent revenir aux valeurs traditionnelles de la famille. Le mouvement est né dans des cercles ultraconservateurs et de droite.»

Marc Angel (LSAP) (Photo : Julien Garroy).

Marc Angel (LSAP)
(Photo : Julien Garroy).

Ils seraient plus d’une centaine au Parlement européen. Leur nombre aurait augmenté grâce aux pro-Brexit ainsi qu’aux membres du Rassemblement national et de l’AFD, entre autres. Ils tentent de s’opposer aux votes concernant les thématiques citées plus haut et votent contre les résolutions progressistes comme la convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique qui n’a pas encore été ratifiée par plusieurs pays – la Croatie, la Slovaquie, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, notamment – et par l’Union européenne bloquée par un Conseil européen freiné par certains ministres.

Plus de 500 organisations de ce type en Europe

Il existe actuellement plus de 500 organisations de ce type en Europe. Elles travaillent en réseau et sont suspectées d’être soutenues par des grandes puissances comme la Russie ou les États-Unis, ainsi que par le mouvement d’ultradroite au Parlement européen, une partie du parti populaire européen et les ultracatholiques. Leur montée en puissance a des raisons économiques. Marc Angel explique : «L’ultralibéralisme qui a régné en Europe n’a traité les question de l’égalité entre les hommes et les femmes que sous l’angle de l’emploi et a poussé à une politique d’austérité jusqu’à la crise économique. Cela a créé une perte de confiance envers les élites. Il faut revenir à une économie de marché plus sociale et plus écologiste, investir dans l’éducation afin que les citoyens comprennent que les démagogues essayent de les tromper.»
L’image patriarcale classique réapparaît. «Il faut accepter que la famille puisse être protéiforme et qu’un couple doit décider ensemble. Les femmes portent encore beaucoup trop le poids des soins aux enfants et aux parents quand ils vieillissent. Pourtant, la situation économique impose aux couples de travailler à deux», soutient le député européen, heureux que la Commission européenne ait pour la première fois une commissaire à l’Égalité. «Elle développe des stratégies d’égalité des genres et est à l’écoute des minorités, comme les LGBT et les handicapés. Ces stratégies sont pensées de manière transversale. (…) Ces sujets sont importants pour la définition de l’Europe que nous souhaitons dessiner pour les générations futures. Il faut une politique qui intègre ces notions de genre dans toutes ses branches de manière transversale.»

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