Elle fait son retour au cinéma, dans la musique et dans la mode : la cigarette, malgré les campagnes de prévention, redevient glamour. Un phénomène accentué par les réseaux sociaux qui inquiète les professionnels de la santé.
De Kylie Jenner s’en grillant une en couverture de Vanity Fair aux clopes en libre-service au mariage de Dua Lipa, la mode, la musique et le cinéma brandissent de nouveau des cigarettes comme accessoire glamour et rebelle, ignorant les risques pour la santé. Aux États-Unis, par exemple, le tabagisme est au plus bas chez les adultes depuis 60 ans et depuis 25 ans chez les jeunes. Mais parallèlement, les recherches du terme «smoking pose» (soit «pose avec cigarette») sur la plateforme Pinterest ont augmenté de 70 % en un an chez les 18-24 ans, révélait en novembre 2025 Style Analytics, un compte Instagram partageant des données sur le secteur de la mode.
Un autre compte, Cigfluencers (contraction de cigarettes et influenceurs) compile lui des photos de célébrités fumant, ce que son créateur présente comme «cool». Parmi ces clichés, de nombreux invités du Met Gala à New York en mai dernier. Si les chiffres ne montrent pas, pour l’heure, d’augmentation de la consommation, le phénomène inquiète tout de même les principales organisations américaines de lutte contre le tabagisme. «Cette « glamourisation » dans la culture populaire ne fait que raviver la dépendance chez les jeunes et décourager ceux qui essaient d’arrêter», commente ainsi Jessica Rath, vice-présidente de l’une d’elles, Truth Initiative.
«Extrêmement préoccupant»
Alors que huit des dix longs métrages nommés pour l’Oscar du meilleur film en 2026 contenaient des images de tabac, elle observe que ce type d’exposition rend les jeunes deux à trois fois plus susceptibles d’en consommer. «C’est extrêmement préoccupant en matière de santé publique. La cigarette est la principale cause de maladies et de décès évitables dans ce pays. Et elle continue de tuer environ un demi-million d’Américains par an», abonde Brian King, responsable des programmes américains de The Campaign for Tobacco-Free Kids.
Huit des dix longs métrages nommés pour l’Oscar du meilleur film en 2026 contenaient des images de tabac
Les raisons de ce retour de flamme sont multiples. La culture et l’esthétique des années 1990 et du début des années 2000 sont en vogue, à l’image de la série à succès Love Story dans laquelle le personnage de Carolyn Bessette, l’épouse de John Fitzgerald Kennedy Jr., fume régulièrement. La newsletter consacrée aux stratégies de marques On Brand y voit également un geste de «rébellion» face aux injonctions à «l’optimisation de soi-même» et aux incertitudes géopolitiques et économiques.
«On traverse aussi une sorte de crise de santé mentale chez les jeunes qui ont l’impression que la nicotine les aide à gérer leurs sentiments d’anxiété, de dépression et de stress, alors qu’en réalité, la dépendance peut les aggraver», ajoute Jessica Rath. Brian King remarque que l’attention du public s’est détournée des risques liés aux cigarettes, supplantées par les alternatives électroniques, le tabac chauffé ou les sachets de nicotine. «Dans certains cas, la société a fait preuve de réticence à garder ces risques à l’esprit et, surtout, à mettre en œuvre les politiques publiques que nous savons efficaces pour prévenir l’usage de ces produits», poursuit-il.
«Débanaliser le tabagisme»
L’actuelle administration de Donald Trump a réalisé d’importantes coupes dans ses programmes de prévention du tabagisme et d’aide au sevrage. Avant elle, le gouvernement de Joe Biden était revenu sur son intention d’interdire les cigarettes mentholées, prisées des jeunes. Aux États-Unis, les dépenses publicitaires de l’industrie du tabac représentent environ un million de dollars par heure, rappelle Brian King. Les ONG ne disposent pas de données sur le rôle des fabricants de cigarettes dans le phénomène dit des «cigfluencers» mais elles estiment que, parmi ceux qui promeuvent des produits du tabac et de la nicotine sur les réseaux sociaux, certains le font spontanément, sans rémunération.
«Il est crucial que nous fassions tout notre possible pour continuer à débanaliser le tabagisme et de ne rien faire qui pourrait inverser les progrès considérables réalisés au fil de nombreuses décennies», plaide le responsable de The Campaign for Tobacco-Free Kids. Outre les politiques publiques traditionnelles (campagnes médiatiques, aide au sevrage, hausse des prix, interdictions de fumer dans certains lieux…), Jessica Rath recommande de «travailler avec les plateformes» et Hollywood. Elle suggère d’afficher sur les écrans des messages d’orientation vers des services d’aide, comme déjà pour le suicide ou les violences sexuelles. Les œuvres de fiction peuvent aussi «intégrer des exemples réalistes d’arrêt du tabagisme», à l’instar de la série The Bear récemment, note enfin Truth Initiative.