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[Littérature] Quand les écrivains se mettent en scène


Pour la romancière Ananda Devi, «lire en public (...) est un exercice parfois délicat mais très souvent agréable». (Photo : afp)

LITTÉRATURE Écrire ne suffit plus. Les écrivains doivent désormais monter sur scène pour lire leurs textes, parfois avec des musiciens, un exercice qui attire un nouveau public vers la littérature.

Je suis hyper timide, mais lire devant 500 personnes ne me gêne pas, au contraire», confie l’écrivain Philippe Jaenada. «J’ai un immense plaisir à lire en public, c’est l’une de mes activités préférées de clamer tout haut des textes que j’écris tout bas la nuit», s’enthousiasme pour sa part la romancière Véronique Ovaldé. Le week-end passé, ces deux auteurs, parmi les têtes de file de la rentrée littéraire, sont montés sur l’estrade au festival Les Correspondances, à Manosque (sud-est de la France), qui se targue d’«offrir à la littérature sa plus belle scène».

Depuis plus de 25 ans, ce rendez-vous réputé s’est en effet fait une spécialité de faire sortir les auteurs des librairies. «Pour changer des festivals traditionnels, on a proposé aux écrivains de venir pour faire vivre leurs livres face au public», se rappelle Olivier Chaudenson, qui a créé le festival avec l’écrivain Olivier Adam. «Au début, ils étaient à la fois attirés et effrayés. Puis le goût de la lecture à haute voix les a gagnés et la plupart d’entre eux le réclament aujourd’hui», ajoute-t-il.

Pendant longtemps, «on pouvait être un bon écrivain en étant moche, timide, en ne sachant pas parler. Puis on lui a demandé d’être bon à la télé et de mettre sa photo sur les bouquins», se souvient Philippe Jaenada, qui a commencé à publier en 1997. «Maintenant, il doit aussi être un peu comédien et montrer qu’il est un humain», s’amuse-t-il, en faisant allusion à la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Ironie du calendrier, l’invitation de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien a été gênée par l’onde de choc entourant son roman C’était ça ou mourir, l’un des best-sellers de la rentrée littéraire, accusé d’avoir été écrit avec une IA générative. Jeudi, Thélyson Orélien a été applaudi par des centaines de personnes venues l’écouter à Manosque; le lendemain, il a été exclu de la course au prix Goncourt. Lundi, l’auteur est rentré au Canada, sa tournée française ayant été écourtée à la suite de la polémique.

Besoin de rencontre

À Manosque, les occasions de lire en public ne manquent pas, entre «les apéritifs littéraires» du matin, les «siestes» de l’après-midi et les lectures du soir au théâtre. Sans oublier les rencontres qui se succèdent toute la journée sous les platanes des places de la ville natale de Jean Giono. «J’aime bien écouter un écrivain en étant dehors, au milieu d’autres personnes. C’est très différent de la lecture, qui est une occupation solitaire», témoigne Delphine Bernard, une retraitée venue écouter la Mauricienne Ananda Devi, dont Chronique d’un royaume perdu est un autre succès de la rentrée. «Lire en public permet de faire entendre sa voix, le rythme et la musicalité de son texte. C’est un exercice parfois délicat mais très souvent agréable», confie la romancière.

Le public en redemande. Par désir de «se retrouver face à quelqu’un en chair et en os, de la rencontre et du collectif», avance Olivier Chaudenson, qui dirige aussi la Maison de la poésie, place forte parisienne de la scène littéraire. Pas question cependant de forcer les écrivains réticents à s’exposer. Certains d’entre eux, parmi les plus fameux, craignent d’être trop soporifiques, de bredouiller ou de perdre leurs moyens. Ils sont alors remplacés par des comédiens.

Paroles et musique

Ce n’est pas le cas de Véronique Ovaldé qui, lorsqu’elle lit en public, «prend plaisir à jouer» avec son texte en «l’aménageant, en ajoutant ou retirant une phrase, en faisant des digressions». Ce qu’elle fait aussi en enregistrant les versions audio de ses livres. Certains écrivains aiment tellement mettre en scène leur livre qu’ils en font des spectacles à part entière. À l’image de Sylvain Prudhomme, qui «adore mêler la lecture et la musique». L’écrivain-voyageur lira prochainement à la Maison de la poésie de larges extraits de son nouveau roman, De l’autre côté du lac, avec l’Italienne Rita Piga, spécialiste du chant a cappella.

«La musique forme un mariage souvent heureux avec la littérature car elle permet d’exalter le texte, de l’accompagner, de le colorer, sans l’écraser», estime Olivier Chaudenson. La musique est aussi «un bon médium pour toucher un public qui ne se serait pas autorisé à venir parce que la littérature ou la poésie, ça fait peur», ajoute le fondateur du festival. L’estrade de Manosque a ainsi vu défiler le week-end dernier les musiciens Arthur H, Vincent Delerm ou encore Mathieu Boogaerts, tandis qu’une soirée dédiée à la poésie de Paul Éluard a été portée par les lectures de l’actrice Fanny Ardant, avec un accompagnement musical de Jean-Jacques Burnel, bassiste et cofondateur du groupe de rock The Stranglers.

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