Un homme d’affaires s’aventure dans un restaurant et savoure seul son repas : le concept du Gourmet solitaire, série tirée d’un manga du même nom, attire des millions de téléspectateurs en mêlant découverte culinaire et mise en valeur du patrimoine local.
Avant le tournage d’un épisode de la onzième saison, l’acteur Yutaka Matsushige consulte la carte du restaurant spécialisé dans le thon où l’équipe a posé ses caméras, et s’enquiert des recommandations de la patronne, avant de proposer une réécriture du script. «En discutant, ils nous suggèrent parfois des plats qui n’étaient pas prévus, que l’on intègre en cours de tournage», explique le comédien, si coutumier de ces changements que le scénariste doit être présent en permanence pour adapter les dialogues. Il veille également à jauger les quantités selon son appétit, car «devoir abandonner le repas en cours de route serait un manque de respect pour le restaurateur», dit-il.
L’acteur de 63 ans incarne à l’écran depuis 2012 Goro Inogashira, protagoniste de la série et du manga éponyme de Jiro Taniguchi et Masayuki Kusumi (deux tomes parus chez Casterman), dont elle est inspirée. Cet homme d’affaires à l’allure dégingandée, invariablement attifé d’un costume-cravate, parcourt le Japon au volant de sa Mini, ses brefs rendez-vous d’affaires servant de prétextes à ses pérégrinations gustatives. L’œuvre originale, plutôt contemplative, «est moins un récit au sens traditionnel que des déambulations dans des régions inconnues où l’on s’arrête simplement pour manger», souligne Yutaka Matsushige, disant s’être «beaucoup interrogé» sur la manière d’incarner Goro.

(Photo : afp)
«Comme je ne ressemble pas tellement au personnage dessiné par Jiro Taniguchi, j’ai mis l’accent sur cette forme de réalité, sans aller jusqu’au réalisme pur, que dégagent ses dessins.» «Je voulais que les spectateurs aient l’impression de regarder un documentaire», explique Yutaka Matsushige, qui a tourné au cours de sa carrière avec des cinéastes comme Takashi Miike, Kiyoshi Kurosawa ou Takeshi Kitano. La série, diffusée tard le soir au Japon, a connu des audiences confidentielles à ses débuts, avant de trouver peu à peu son public y compris ailleurs en Asie, notamment à Taïwan et en Corée du Sud, où des épisodes ont été tournés. Un remake tourné à Taïwan a également été diffusé.
On ressent immédiatement le vécu et l’histoire de la personne derrière les fourneaux
L’ex-président sud-coréen Yoon Suk-yeol, condamné en février à la prison à vie pour «insurrection», avait par ailleurs déclaré en 2023 être un inconditionnel du Gourmet solitaire. Pour Yutaka Matsushige, ce succès tient à la singularité de l’œuvre. «Aujourd’hui, on attend des séries télévisées qu’elles soient faciles à suivre et spectaculaires», regrette l’acteur. «L’expression de nuances subtiles, comme la nostalgie ressentie en buvant une soupe, se perd.» «On a voulu que chacun puisse avoir sa propre interprétation, que la série évoque à l’étranger une sensibilité plus proche des films de Yasujiro Ozu», qui capturent les nuances subtiles du quotidien, que de ceux plus spectaculaires d’Akira Kurosawa.

(Photo : afp)
Une adaptation au cinéma est sortie l’an dernier au Japon et dans plusieurs pays asiatiques, écrite et réalisée par Yutaka Matsushige lui-même et partiellement tournée en France. Mais malgré le succès en Europe du manga, la série n’y est pour l’instant visible que sur la chaîne YouTube officielle, et uniquement la première saison). Le Gourmet solitaire a aussi vocation à soutenir les restaurants familiaux qui l’accueillent, choisis ni trop chics ni à la mode pour ne pas dépareiller avec le personnage de Goro, glisse la productrice Shiori Kojima. Les échoppes retenues voient souvent un afflux de clients après la diffusion, et Kenji Kamagata, 71 ans, qui tient son restaurant de thon depuis 27 ans, confie avoir jusque-là refusé toute apparition télévisée pour cette raison, changeant d’avis uniquement parce qu’il est un «grand fan» de Yutaka Matsushige.
L’acteur confie emmener sa famille dîner dans les restaurants où il a tourné, mais toujours «avant la diffusion». «Beaucoup de restaurants traditionnels sont peu à peu remplacés par des chaînes», mais ceux présentés dans la série «sont tenus par des gens qui perpétuent un savoir-faire», dit l’acteur. «L’atmosphère d’un restaurant, l’accueil des propriétaires… Tout cela compose une histoire dans laquelle s’immerge Goro» et «on ressent immédiatement le vécu et l’histoire de la personne derrière les fourneaux.» «On comprend que le katsudon (NDLR : bol de riz au porc pané) est le fruit de toute une vie d’expérience. C’est cette dimension que l’on déguste.» «Et c’est ce qui rend le plat si savoureux», conclut-il.