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EKABE et Luxlait : «Ne pas faire des promesses irréalistes»


Luxlait participe aux discussions visant à soutenir les producteurs d'EKABE, mais veut prendre son temps avant toute décision. (Photo : archives Editpress/Julien Garroy)

Alors que la fin des contrats EKABE d’ici 2027 menace 10 à 15 % de la production nationale, le directeur général de Luxlait, Gilles Gerard, se veut prudent mais engagé dans la préservation de la filière laitière luxembourgeoise.

L’annonce faite jeudi par la laiterie EKABE, installée à Eschweiler et appartenant au groupe français Lactalis, de cesser la transformation du lait luxembourgeois au 1er avril 2027 a bouleversé le monde agricole. Depuis, le nom de Luxlait revient avec insistance comme un possible repreneur de la production des 68 exploitations dont le contrat expire prochainement. Gilles Gerard, le directeur général de Luxlait, revient sur le trouble subi par la filière nationale, en tant que, à la fois, spectateur et partie prenante des discussions organisées en urgence par le ministère de l’Agriculture.

Que s’est-il dit lundi lors de la réunion de crise à laquelle vous avez participé?

Gilles Gerard : La réunion s’est tenue au ministère de l’Agriculture en présence de madame la ministre, du conseil Prolek (NDLR : Producteurs laitiers EKABE) et des différents acteurs concernés. L’objectif était d’échanger sur les conséquences de cette situation pour les producteurs concernés et d’analyser les pistes qui pourraient éventuellement être envisagées afin de soutenir au mieux la filière laitière luxembourgeoise.

Luxlait a rappelé qu’elle n’entendait pas prendre de décisions précipitées ni s’engager dans des démarches susceptibles de fragiliser l’équilibre actuel de la coopérative. À ce stade, nous sommes dans une phase d’analyse. Les volumes concernés, les capacités industrielles disponibles et les différentes options doivent être étudiés avec sérieux (lire encadré).

Je ne souhaite pas entrer dans le détail des échanges, mais je peux dire que l’ensemble des participants partage la même préoccupation : trouver des solutions réalistes et durables pour préserver les producteurs et la filière laitière luxembourgeoise. L’esprit de la réunion était constructif, responsable et tourné vers l’action. Nous devrions nous revoir dans une semaine, mais aucune date précise n’a encore été donnée.

Luxlait ne restera pas spectatrice

Dans une publication sur LinkedIn, vous indiquez que «Luxlait prendra ses responsabilités». Que signifie cette phrase?

Cela signifie que Luxlait ne restera pas spectatrice. Nous sommes une coopérative luxembourgeoise appartenant à ses producteurs. Il est donc naturel que nous participions activement à la recherche de solutions.

Concrètement, cela signifie que nous allons examiner sérieusement toutes les pistes réalistes qui pourraient contribuer à une solution durable pour les producteurs concernés. Mais il faut aussi être transparent. Personne ne peut absorber du jour au lendemain plusieurs dizaines de millions de litres de lait supplémentaires sans analyse industrielle, logistique, commerciale et économique approfondie.

Prendre ses responsabilités ne signifie pas faire des promesses irréalistes. Cela signifie étudier les options de manière sérieuse, professionnelle et responsable. Une chose est très claire : toute réflexion devra se faire sans dégrader le prix payé aux producteurs Luxlait et sans remettre en cause les intérêts de nos membres.

Préserver autant que possible les producteurs

Quel impact cette situation pourrait-elle avoir sur le marché laitier luxembourgeois?

L’impact potentiel est important. Les volumes concernés représentent plusieurs dizaines de millions de litres de lait. Lorsqu’une telle quantité se retrouve sans perspective claire de collecte et de valorisation, cela crée naturellement une inquiétude pour les producteurs concernés, mais également pour l’ensemble de la filière.

L’enjeu dépasse d’ailleurs la seule question économique. Derrière ces volumes, il y a des exploitations, des familles, des emplois et une capacité de production que le Luxembourg a mis des décennies à construire.

Notre objectif collectif doit être de préserver autant que possible les producteurs luxembourgeois et l’avenir de la filière. Il est toutefois encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives.

54 millions de litres de lait à écouler

L’enjeu est de trouver une solution les 54 millions de litre de lait livrés chaque année par Prolek à EKABE, soit de 10 à 15 % de la production laitière du Luxembourg, selon la réponse de Martine Hansen à une question parlementaire. De son côté, Luxlait traite environ 160 millions de litres par an. Une prise en charge totale de la production négligée par Lactalis reviendrait à augmenter de 35 % le volume de traitement de la coopérative.

Propriété du groupe français Lactalis, la laiterie Ekabe n’est pas 100% luxembourgeoise. (Photo : Editpress/Julien Garroy)

L’ambiguïté autour de la marque Ekabe

Bien que la marque EKABE ait été conservée après son rachat par Lactalis, ses produits sont fabriqués hors du Grand-Duché.

À la suite de la décision prise par EKABE, des internautes ont appelé au boycott des produits de la marque en guise de soutien aux producteurs locaux. Certains ont notamment argumenté en appuyant sur le fait que ses produits ne sont pas luxembourgeois, mais produits à partir de lait luxembourgeois. Une nuance qui a son importance et qui est loin d’être connue de tous.

«Ekabe reste une marque très connue au Luxembourg et continue d’être associée, dans l’esprit de nombreux consommateurs, à l’histoire laitière luxembourgeoise», constate Gilles Gerard, le directeur général de Luxlait. «Or les produits Ekabe ne sont plus fabriqués au Luxembourg depuis longtemps», fait savoir le dirigeant de la coopérative.

Naissance à Bettembourg

La laiterie est effectivement un acteur historique de la filière nationale. Agronome et propriétaire d’une exploitation agricole, Emile Klensch fonde sa laiterie à Bettembourg en 1935 : «Emile Klensch à Bettembourg» (EKABE). D’abord seul producteur, le fondateur est rejoint par des producteurs indépendants, jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale stoppe la dynamique.

L’Allemagne, qui occupe le Grand-Duché, ferme le site et force sa délocalisation près de la frontière allemande. Emile Klensch rachète ainsi une laiterie dans le village d’Eschweiler, où l’essor reprend après la Libération. En 1960, EKABE traite environ 16 millions de litres de lait et gagne en popularité grâce à la fabrication de fromages notamment. En 1975, la laiterie se charge de la collecte de 25 millions de litres de lait cru auprès de 300 producteurs luxembourgeois.

Le virage Lactalis

Le groupe Besnier, ancien nom de Lactalis, rachète la laiterie luxembourgeoise en avril 1989. Passée sous le pavillon français, Ekabe quitte une logique locale pour un fonctionnement européen. Le site d’Eschweiler est alors configuré pour la collecte et de traitement primaire de lait originaire du Luxembourg et d’ailleurs. Sur les 94 millions de litres de lait traités en 2025, plus de la moitié (54 millions) provenait des producteurs locaux. Après la fin de leur contrat en mars 2027, 100% du lait traité devrait alors être d’origine étrangère.

Bien que la marque EKABE ait été conservée après le rachat, ses produits sont fabriqués hors du Grand-Duché, dans des usines européennes du géant Lactalis. Une brique de crème légère ou un pot de Kachkéis peuvent ainsi être étiquetés Ekabe, mais leur code de traçabilité, qui débute par «FR», indique une fabrication et transformation en France.

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