Pour son premier film, Anthony Déchaux plonge dans un système peu abordé au cinéma : les négociations entre les puissants groupes industriels et les petits producteurs. Un thriller glaçant.
Avoir toujours «des prix bas» nécessite des «sacrifices», au détriment «généralement» des agriculteurs : c’est ce qu’entend démontrer le réalisateur Anthony Déchaux avec La Guerre des prix, un thriller captivant et nuancé sur les négociations entre supermarchés et fournisseurs, réputées opaques et brutales. En salle mercredi, cette fiction suit Audrey (Ana Girardot), fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché de province, propulsée à la centrale d’achat de son enseigne pour y développer l’offre de yaourts bios et locaux.
Sa mission? Permettre aux clients «de bouffer sainement à des prix abordables», résume devant elle Fournier (Olivier Gourmet), propriétaire de magasins bourru et négociateur aux méthodes redoutables, avec lequel elle doit faire équipe. Déterminée à défendre l’activité de son frère (Julien Frison, sociétaire de la Comédie-Française), à l’origine d’un réseau d’éleveurs indépendants, elle se retrouve tiraillée entre ses convictions et la dureté d’un système «qui dépasse un peu tout le monde», raconte Anthony Déchaux.
«Requins tueurs»
Pour son premier long métrage, le réalisateur et scénariste de 44 ans reconnaît avoir choisi un thème «technique et nébuleux» qui, s’il fait régulièrement l’actualité, n’a «jamais été traité au cinéma» : les négociations annuelles entre distributeurs et agro-industriels, qui se clôturent début mars et déterminent les tarifs en grande surface. Après une «première vie» dans le monde de l’entreprise, cet ex-responsable marketing et étudiant en économie-gestion, reconverti comme comédien, y a gardé un pied en faisant des «interventions de théâtre», relate Anthony Déchaux.
C’est ainsi, en participant à un «séminaire d’acheteurs de la grande distribution», qu’il a découvert la «violence» de ce milieu. «Un des dirigeants de l’enseigne a pris la parole et a dit : « Voilà, si on est réunis ici aujourd’hui, c’est pour savoir dans cette salle qui sont des requins et qui sont des requins tueurs »» – seuls ces derniers étant recherchés. «Tous les discours qui se sont enchaînés après étaient un peu sur la même note», déplore Anthony Déchaux, qui a alors entrepris de «creuser cet univers», s’imprégnant de documentaires, d’articles et de témoignages.
D’abord confronté à l’omerta du secteur, le réalisateur en herbe parvient à recueillir les confidences d’un ancien acheteur d’une grande enseigne, qui lui donne des contacts. «De fil en aiguille, j’ai réussi à interroger à la fois des acheteurs, des industriels, des gros, des moins gros, des agriculteurs…», la plupart souhaitant rester anonymes. Box de négociation surchauffé et autres techniques de déstabilisation, déréférencement (NDLR : retrait de certains produits des rayons) en cas de refus de baisse des prix… Toutes les manœuvres dépeintes dans son scénario, peaufiné pendant quatre ans, lui ont été racontées, notamment par des négociateurs vivant «mal la situation», assure Anthony Déchaux.
«Pression psychologique»
Une acheteuse lui a notamment avoué qu’elle avait «dû « assassiner » une PME le dernier jour des négociations sous la pression» de sa hiérarchie et n’en avoir pas dormi de la nuit… avant de «retourner au boulot». «Peu de choses ont été accentuées, il y en a même que j’ai édulcorées pour ne pas être trop taxé de caricaturiste. Maintenant, bien sûr, c’est du cinéma, c’est condensé!», concède le réalisateur. L’enseigne star (et fictive) du film, Derval, rappelle à certains égards E.Leclerc, tout comme Sodalis, géant des produits laitiers qui fragilise les projets du frère d’Audrey, peut faire penser à Lactalis. Mais le cinéaste assure «ne pointer personne en particulier».
Il espère surtout expliquer aux consommateurs comment sont fixés les prix, et leur faire «prendre conscience que d’avoir toujours des prix bas, ça demande des sacrifices quelque part et que généralement, c’est sur les agriculteurs et les plus fragiles que ça repose». Pour Julien Frison, le film, tourné en partie dans une ferme du pays de Bray (Seine-Maritime), a le mérite de mettre en lumière «la pression psychologique» infligée aux producteurs, en plus d’une «charge de travail déjà difficile». Les éleveurs ne sont «pas forcément faits pour subir ce genre de choses et réussir à résister» face à des personnes formées pour «gratter de la marge», souligne le comédien.
La Guerre des prix, d’Anthony Déchaux.