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Lydie Polfer : « L’inaction est inacceptable! » [interview]


«Une grande réunion d'information ouverte au public sera organisée à la mi-septembre pour détailler les grands chantiers, dont le Royal Hamilius et le tram», annonce Lydie Polfer. (photo Fabrizio Pizzolante)

La bourgmestre de Luxembourg, Lydie Polfer, revient sur la polémique de la mendicité et tire un premier bilan de son retour à la tête de la capitale. Logement, infrastructures ou encore lutte contre la prostitution: la bourgmestre est sur tous les fronts depuis un an et demi.

Le Quotidien : La problématique de la mendicité dans la capitale est actuellement sous le feu des projecteurs, mais elle a toujours existé. La situation s’est-elle réellement dégradée?

Lydie Polfer : Oui, et la question de la mendicité organisée me préoccupe particulièrement. Elle a fait l’objet de discussions au sein du conseil communal, au sein de la commission du contentieux, du règlement et de la sécurité et, récemment, lors d’une réunion, le 3 juin, au sein de la commission de l’action sociale, en présence de la police et de représentants de la Caritas. Je tiens à souligner qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre certaines réalités qui sont différentes. Le mendiant esseulé et passif qui est en situation de besoin social ne choque pas, lui. Beaucoup de passants font d’ailleurs l’aumône.

Et qu’en est-il de la mendicité organisée?

Là aussi, il faut effectuer une distinction entre mendiants organisés et groupes de marginaux. Ces derniers font parfois peur aux gens, surtout lorsqu’ils se rassemblent à plusieurs et souvent avec des chiens. Il s’agit fréquemment de personnes tombées dans des situations difficiles et qui ne veulent plus renouer avec les modes de vie de la majorité de la société.

Leurs comportements parfois agressifs peuvent également s’expliquer par la consommation d’alcool. Toutefois, certains d’entre eux souhaitent être aidés et là, nous devons être à leur écoute. Cela étant, ces groupes sont à distinguer des bandes organisées de mendiants qui se livrent à un véritable harcèlement vis-à-vis des passants.

«Les textes légaux existent, mais ne sont pas appliqués», déplore la bourgmestre de Luxembourg au sujet de la mendicité en réunion.

«Les textes légaux existent, mais ne sont pas appliqués», déplore la bourgmestre de Luxembourg au sujet
de la mendicité en réunion.

D’où viennent ces personnes que l’on peut croiser aussi bien avenue de la Porte-Neuve qu’au niveau du croisement entre les avenues de la Liberté et de la Gare, voire place du Théâtre, ou encore sur le parvis de l’église de Bonnevoie?

Les bandes de marginaux et de sans-abris sont en majorité composées de personnes vivant au Luxembourg. Sans vouloir stigmatiser un groupe précis, une enquête réalisée par Europol il y a quelques années relative au problème de la mendicité organisée, qui est un problème européen, a révélé que la plupart d’entre elles détiennent normalement une pièce d’identité indiquant une adresse de résidence à Bucarest (NDLR : capitale de la Roumanie).

Cela doit encore être souvent le cas aujourd’hui, mais seule la police peut vérifier leurs pièces d’identité. Elle a d’ailleurs transmis 30 dossiers au parquet en 2014, mais ni elle-même ni la Ville de Luxembourg ne sont tenues au courant du suivi de ces affaires.

Quels sont vos pouvoirs face à ces bandes organisées?

Les textes légaux existent, mais ils ne sont pas appliqués! J’ai eu plusieurs réunions avec des représentants du ministère de la Justice et du parquet, mais je constate un problème de procédure. Si un procès-verbal est dressé et transmis au parquet, soit il est classé, soit l’infraction est poursuivie, mais la personne sera appelée à comparaître dans des délais tournant autour de neuf mois, voire davantage. Vous imaginez l’efficacité d’une telle procédure…? On ne peut plus subir cette situation, il faut agir!

Quels sont-ils, ces textes légaux?

Notre règlement général de police interdit de souiller la voie publique et de troubler la tranquillité publique. Les comportements inacceptables tels que le fait d’uriner sur la voie publique sont également interdits.

Quant au code pénal, il punit la mendicité en réunion et la loi du 9 avril 2014 sur la traite des êtres humains donne des moyens très précis. Mais les tribunaux ne condamnent évidemment que si la preuve des éléments constitutifs de l’infraction est établie. Ce qui demande une longue enquête et l’affaire est donc souvent classée, la justice ne poursuivant d’ailleurs plus la mendicité simple. Cette situation d’inaction est inacceptable et pourtant elle existe depuis des années! Quant à la prise en charge des marginaux, nous avons des services sociaux.

Vous avez déclaré vouloir une police communale, alors que d’autres voix évoquent l’option d’une société de gardiennage…

Cela fait 30 ans que la Ville demande une telle force de l’ordre, car avec l’étatisation de la police, le bourgmestre s’est vu retirer ses moyens d’agir. Par ailleurs, une société de sécurité publique ne saurait être la solution, car elle ne serait pas habilitée à effectuer des contrôles d’identité, ni à dresser des procès-verbaux.

Comment voyez-vous la suite des évènements?

Je vois que les choses bougent et suis optimiste quant à la suite. Une réunion doit en effet se tenir dans les prochains jours entre représentants du ministère de la Justice et de la police. Je viens également d’apprendre que la Commission juridique du Parlement va être saisie de la problématique.

Un dossier sensible en cache un autre : quel bilan tirez-vous de la fermeture, à partir de 19 h, de la rue de Strasbourg aux non-riverains, afin de lutter contre la prostitution?

Je suis intervenue très énergiquement et cela a pu se faire grâce au soutien de la police grand-ducale qui a effectué des contrôles de circulation, et ce tous les soirs pendant des mois. J’ai d’ailleurs reçu beaucoup de lettres de remerciements de riverains. La mesure a connu l’effet escompté.

Les prostituées se sont cependant déplacées dans la rue de Hollerich et sont, dès lors, bien plus visibles…

Il appartient à la police de faire des constats et à la justice de sanctionner. Je rappelle qu’il existe des rues où la prostitution est tolérée à certaines heures.

Comment enrayer le trafic de drogue dans le quartier Gare?

La drogue est une réalité, mais je constate que la police grand-ducale est très présente. Les nombreuses personnes poursuivies et incarcérées pour drogue en sont la preuve. Malheureusement, on constate que les bandes de dealers venues d’Afrique parviennent à remplacer dès le lendemain un dealer qui s’est fait arrêter.

Abordons à présent la question du logement. Comment évolue l’offre dans la capitale et estimez-vous les critiques adressées à la ministre Maggy Nagel justifiées?

La Ville est extrêmement active en matière de logement, tant au niveau des projets privés que des projets portés par elle-même. De nombreux projets concrets de logements sociaux ont été lancés et 1 304 autorisations pour de nouveaux logements ont été délivrées en 2014 : c’est beaucoup! Concernant les critiques adressées à la ministre du Logement, je rappelle que Madame Nagel est en poste depuis seulement un an et demi, alors que les politiques du logement d’anciens ministres CSV – durant plus de 20 ans – ont fait dire à Jean-Claude Juncker que le logement avait été son « plus grand échec ».

Beaucoup de voix s’élèvent ponctuellement contre les chantiers qui fleurissent dans la capitale. Que leur répondez-vous?

Oui, il y a beaucoup de chantiers… mais aucun d’entre eux n’est superflu! Tous les chantiers ont leur raison d’être et sont l’expression du développement économique de la ville. Il s’agit de mettre à la disposition des citoyens de meilleures infrastructures pour l’avenir. À l’image du projet titanesque du Royal-Hamilius : les commerçants des alentours souffrent aujourd’hui, mais profiteront ensuite d’une véritable embellie du centre-ville. Il faut, par ailleurs, savoir que tout chantier implique au moins trois acteurs : la Ville pour les canalisations et l’eau, Creos pour l’électricité et le gaz, et Post. La coordination entre ces trois acteurs est un passage obligé. Et il ne faut pas oublier que depuis que les entreprises Creos et POST ont été libéralisées, elles sont libres de définir leurs priorités.

Ceci dit, notre priorité est la bonne coordination entre les différents acteurs, entre autres pour les deux grands chantiers que sont le Royal- Hamilius et le tram. J’annonce d’ores et déjà qu’une grande réunion d’information ouverte au public et réunissant tous les acteurs sera organisée à la mi-septembre.

Combien de mariages homosexuels ont été célébrés dans la capitale depuis l’entrée en vigueur de la loi les autorisant, le 1 er janvier dernier?

La commune de Luxembourg a célébré 264 mariages dont 27 de personnes de même sexe, depuis le 1er janvier. Par ailleurs, 251 pacs ont été célébrés, dont 4 concernant des personnes de même sexe.

La Schueberfouer vient de débuter et connaît un toujours aussi grand succès. N’avez-vous jamais songé à la délocaliser afin de l’agrandir, mais aussi pour « soulager » certains habitants du Limpertsberg des nuisances qu’elle engendre?

La Schueberfouer est une fête familiale qui s’est toujours tenue au Glacis, un endroit historique proche du cœur de la ville. Et il faut qu’elle reste un évènement à dimension humaine et familiale. Quant aux nuisances sonores et autres, nous nous sommes déjà saisis de la question par le passé : raccourcissement des nuits blanches, mise en place de parkings payants au Limpertsberg ou encore limitation des décibels pour réduire les nuisances sonores.

Par quoi est motivée l’interdiction des selfies sur les manèges cette année?

Il s’agit d’une évidente question de sécurité et de bon sens. Un smartphone ou une perche peuvent devenir un projectile dangereux s’ils venaient à échapper des mains d’un visiteur se trouvant sur un manège.

Quel regard portez-vous sur le gouvernement de Xavier Bettel?

Le pays avait besoin que souffle un vent nouveau. D’un côté, je me réjouis que Jean-Claude Juncker soit devenu président de la Commission européenne et, de l’autre, je suis contente que Xavier Bettel soit devenu Premier ministre. Il apporte de la fraîcheur et est doté d’une attitude extrêmement positive et ouverte. C’est un homme d’équipe qui sait mener un collectif. Quant aux critiques qu’il encaisse, je dirais qu’il s’agit du sort inévitable de tout homme politique, surtout dans un moment où il faut réduire la dette de son pays, tâche qui ne plaît pas forcément, mais qui est essentielle.

Que vous inspirent les élections communales de 2017 et les législatives de 2018?

Chaque chose en son temps! Aujourd’hui, je me réjouis de pouvoir mettre toute mon énergie et mon expérience au service d’une ville que j’aime et cela avec une équipe formidable et performante, tant sur le plan politique qu’au sein de l’administration communale.

Claude Damiani

Repères

État civil. Lydie Polfer est née le 22 novembre 1952 à Luxembourg. Elle est la mère d’une fille née de son mariage avec Hubert Wurth.

Formation et profession. Après des études secondaires au lycée RobertSchuman, où elle obtient son diplôme en 1972, elle effectue des études en droit à l’université de Grenoble, au terme desquelles elle décroche une maîtrise (1976). Elle complètera sa formation en 1977 avec un diplôme d’études approfondies (DEA) en relations internationales. Lydie Polfer s’inscrit la même année au barreau de Luxembourg.

Politique nationale et européenne. Lydie Polfer a été députée plusieurs fois de 1979 à 1999 et l’est de nouveau depuis 2009. Elle a intégré le Parlement européen (1985-1994, 2004- 2009). Elle est entrée au gouvernement en 1999 et jusqu’en 2004 a occupé les portefeuilles de vice-Premier ministre, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Fonction publique. Sur le plan partisan, elle a été présidente du Parti démocratique (DP) de 1994 à 2004.

Politique locale. Depuis 2013, Lydie Polfer est bourgmestre de Luxembourg. Elle retrouve une fonction qu’elle a occupée de 1982 à 1999. Conseillère communale de Luxembourg de 2005 à 2008, elle a été échevine de 2008 à 2013.

Distinctions honorifiques. Lydie Polfer a reçu le titre de docteur honoris causa de l’université Miami (Ohio, États-Unis) en 1988. Elle est grand officier de l’Ordre de mérite civil et militaire d’Adolphe de Nassau et commandeur de la Légion d’honneur.

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