MUSIQUE Action Bronson revient avec un neuvième album, Planet Frog, nouvelle expérience hip-hop à la fois fine et gourmande. Une recette bien connue de celui qui est aussi chef cuisinier, et qui s'offre ici un retour à la nature.
Rappeur, chef cuisinier, catcheur, peintre, animateur de télévision, collectionneur de «sneakers» et acteur : on est en droit de se demander comment Action Bronson trouve le temps d’être présent soir après soir au Madison Square Garden pour voir jouer ses New York Knicks adorés, dont il est avec Spike Lee ou Ben Stiller l’un des fans emblématiques assis en bord de terrain. Pourtant, il est tout aussi assidu aux matches des Yankees ainsi qu’à ceux des footballeurs des Jets; c’est même lui qui, parfois, prépare un gueuleton d’après-match que se partagent joueurs, habitués et invités de marque. On devine qu’aujourd’hui, le bonhomme a deux bonnes raisons de célébrer avec opulence : d’abord parce qu’il doit suivre avec régal le parcours gagnant des Knicks en play-offs NBA, et puis car vient de sortir son huitième album, Planet Frog, nouvelle itération de son univers exubérant, coloré et fastueux, cette fois sous le signe du retour à la nature.
Fils d’un restaurateur albanais et d’une mère juive new-yorkaise, Ariyan Arslani se sent naturellement chez lui quand il mélange les genres, les pratiques, les cultures. Celui qui deviendra Action Bronson va d’ailleurs naître entre le graffiti, qu’il pratique adolescent sur les murs de son quartier du Queens (sous le nom d’Action), et la cuisine, à laquelle il se forme à la même époque auprès de son père. Sa célébrité, il la devra alors autant au rap qu’aux plaisirs de la bouche. En 2013, deux ans après son excellent premier album (Dr. Lecter, déjà tout un programme culinaire…), il fait partie des élus qui brillent sur 1Train, le «posse cut» générationnel emmené par ASAP Rocky – aux côtés de Kendrick Lamar, Joey Badass, Yelawolf, Danny Brown et Big K.R.I.T. Puis vient, Baby Blue, sur l’album Mr. Wonderful (2015), qui sera son premier – et unique – tube, par la grâce d’un refrain signé Chance the Rapper. À partir de là, Action Bronson n’est plus un inconnu, mais son œuvre volontiers expérimentale reste malgré tout l’apanage d’une niche.
À table avec Mamdani
En 2016, grâce au succès de son émission Fuck, That’s Delicious, il sort enfin de l’underground via la cuisine. Le programme gourmand, qui porte sa marque jusque dans la musique d’ambiance, le voit tantôt dans sa cuisine, enchaînant les invités amateurs de bonne chère (dont Dua Lipa, avec qui il a tissé une amitié proche depuis qu’elle a cuisiné devant sa caméra un plat traditionnel albanais), tantôt écumant les spots de street food de New York et bien au-delà (Los Angeles, Paris, Tokyo, Amsterdam, Rome…). Toujours fidèle à sa ville, comme lui multiculturelle et accueillante par nature, celui qu’on surnomme Bam Bam, Baklava, Bronsoliño, Mr. Perfect ou Ill Prosciutto, en fait encore le décor de son nouvel épisode, où il partage une sélection de plats traditionnels yéménites avec nul autre que le maire, Zohran Mamdani.
Côté musique, le bon vivant du rap US s’y retrouve de la même manière : à première vue, son univers semble nébuleux, et c’est justement l’effet recherché. Ses producteurs habituels, plus prestigieux les uns que les autres (The Alchemist, Harry Fraud, Daringer ou Kenny Beats), ont la formule taillée sur mesure pour le Gargantua du hip-hop : des samples comme base exclusive, aux origines toujours plus obscures – et dont il donne un aperçu régulièrement mis à jour sur la très éclectique playlist à son nom sur Apple Music, où se côtoient funk iranienne, chanson française et salsa portoricaine. Son précédent opus, Johann Sebastian Bachlava the Doctor (2024, le premier sorti en total indépendant), trouvait une balance définitive entre échantillons orchestraux fastueux – le jingle des matches de basket sur NBA Leather on NBC – et mélodies mystérieusement entêtantes – une chanson de mariage albanaise traditionnelle sur Sega.
Nouvelle planète
Avec Planet Frog, le rappeur cultive les fruits de son propre changement, commencé en 2020. «AB» est devenu père, a eu des problèmes de santé et a perdu du poids, beaucoup de poids. Nouvelle planète, oui, nouvelle version aussi. Il faut peut-être voir Planet Frog comme une façon de faire sortir son Français intérieur : on passera rapidement sur le clin d'œil à la spécialité nationale (les cuisses de grenouille, donc) pour mieux apprécier le côté à la fois fin gourmet et idées en pagaille façon jazz, sa marque de fabrique. Cet amoureux de Paris invite son copain sommelier Clovis Ochin, lui aussi rappeur à ses heures perdues, à poser sa verve à la française en clôture du disque. Comme une recette signature qu'un chef étoilé veut repenser, le nouvel album se présente encore comme strictement «drumless» et assume ainsi sa dimension organique. Le retour à la nature est total, jusque dans le clip de Peppers, avec Roc Marciano, où les deux piliers new-yorkais rappent à la sauvage, au milieu d'une forêt. Mais Action Bronson reste amateur de blagues potaches, grâce auxquelles il a mérité son titre de menteur le plus sincère (et, donc, attachant) du «game» : au lieu d'une peinture de sa signature, tel qu'il a illustré tous ses albums depuis 2018, Planet Frog représente un dessin généré par IA... à la manière des toiles psychédéliques d'Action Bronson.
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