Trois ans après le séisme qui a dévasté la ville plurimillénaire d’Antakya, dans le sud de la Turquie, des riverains dénoncent des plans de reconstruction opaques, qui prévoient un déplacement de la population à la périphérie de la ville, où sont construits à la hâte des logements sociaux.
Selahattin Yogurtçuoglu a sorti sa chaise pour discuter avec ses voisins, comme avant, devant l’entrée de son immeuble sur un trottoir du centre d’Antakya, l’antique Antioche. Rien, pourtant, n’est plus «comme avant» le séisme qui a dévasté la ville plurimillénaire et le sud de la Turquie en février 2023, faisant au moins 53 000 morts : «On entend qu’ils vont raser le quartier pour construire des villas pour des riches. Ils vont nous chasser d’ici et nous jeter au pied de la montagne.» «On ne pourra même pas acheter notre propre terrain!», lâche Selahattin, 68 ans. Trois ans après la catastrophe, les habitants dénoncent des plans de reconstruction opaques qui menacent de vider la vieille ville et de mettre en danger son identité multiculturelle.
Autrefois animée, adjacente aux quartiers populaires ainsi qu’aux lieux de cultes musulmans, chrétiens et juifs, l’avenue Kurtulus est aujourd’hui un vaste chantier où se reconstruisent à la hâte les bâtiments historiques classés, avec le soutien de l’Union européenne. La vieille ville d’Antakya abritait plus de 13 000 résidents avant le séisme, mais il n’y restera presque plus d’habitations, selon un nouveau plan d’urbanisme contesté. La plupart des habitants devraient être déplacés en périphérie, au pied des montagnes jugées plus stables où le Toki, l’agence nationale du logement social, construit des appartements.
Plusieurs secteurs de la vieille ville sont classés «zones à risque» ou «zones de réserve», donnant à l’État un contrôle total sur le sort des propriétés, sans garantie de retour pour les habitants. Même des bâtiments aux dégâts mineurs risquent la destruction. Des inscriptions «Pas de dégâts. Des habitants sont présents» sont apparues sur des maisons du centre-ville, espérant empêcher leur destruction. Une perspective inacceptable pour Kemal Aribas, 65 ans, très attaché à son quartier qu’il refuse de voir transformé en «village Potemkine». «À quoi ça sert de reconstruire le café Affan si les habitants ne sont plus là? C’est pour les touristes?», s’insurge-t-il en évoquant le café historique du quartier où sa famille vit depuis des générations.
On reconstruit les commerces, les monuments historiques. Mais où va-t-on vivre?
Avant, il y retrouvait chaque matin son ami Dimitri, prêtre de l’Église orthodoxe, pour une partie de backgammon. «L’Antakya multiculturelle où cohabitaient différentes communautés n’était pas un cliché, c’était une réalité», assure-t-il. «Elle est aujourd’hui menacée. Mes voisins, y compris Dimitri, ont été relogés à des dizaines de kilomètres d’ici. On y construit des mosquées, mais y aura-t-il aussi une église? Pourrais-je retrouver mon lieu de culte?», se demande ce pratiquant alévi, communauté dont les rites diffèrent de ceux de l’islam orthodoxe. «On reconstruit les commerces, les monuments historiques. Mais où va-t-on vivre? Nous sommes exclus des plans qui déterminent notre sort», poursuit Kemal Aribas, qui a lancé une plateforme pour défendre les droits des habitants de la vieille ville.
«Les résidents n’ont pas été entendus. Le processus est très confus, centralisé et opaque. Il est difficile de contester les décisions», estime le politologue Harun Aslan, spécialiste du dossier. «Le besoin en logements est urgent, mais pour l’instant, les habitants n’ont pas la possibilité de construire dans les zones de réserve et les zones à risque. Ils se voient contraints d’être relogés loin du centre, dans les Toki», explique-t-il.
Plus de 100 000 bâtiments ont été détruits ou gravement endommagés lors du séisme dans la province de Hatay qui abrite Antakya, selon le ministère turc de l’Urbanisme qui a affirmé y avoir construit, fin 2025, plus de 85 000 unités de logements. À Antakya, «la destruction est telle que l’unité de la ville est brisée. La reconstruction signifie une « Tokification » de la ville, les habitants n’ont aucun droit de regard sur leurs propres logements», reprend Harun Aslan.
Selon le muhtar (maire) du quartier central Fevzi Cakmak, Sefik Fatihoglu, les incertitudes autour de la reconstruction empêchent le retour d’un tiers de ses 4 000 administrés, partis dans d’autres villes. «Une zone de 309 hectares incluant notre quartier a été déclarée à risque. Selon la loi, cela autorise tout, même l’expropriation», rapporte-t-il. «Je devrais pouvoir reconstruire mon bien sur la terre de mes ancêtres, ou l’État pourrait s’en charger. Mais ni l’un ni l’autre n’est possible. On nous dit juste d’attendre, d’être patient», regrette-t-il.
«La population craint de ne pas pouvoir reconstruire sa communauté, de ne plus pouvoir revivre dans les mêmes lieux», reconnaît Jurgis Vilčinskas, chef-adjoint de la délégation de l’Union européenne en Turquie, en visite à Antakya. «Tout dépendra des solutions locales», estime-t-il en pointant «le rôle essentiel du dialogue». L’UE a engagé près d’un milliard d’euros pour financer les hôpitaux, écoles, logements temporaires et la restauration des monuments historiques dans les onze provinces touchées par le séisme. «On aurait voulu que l’Europe questionne le sort des habitants pour les projets qu’elle finance», lâche Kemal Aribas, déterminé à poursuivre la lutte.