Passé par les salles, le documentaire It’s Never Over, Jeff Buckley revient sur la carrière météorite de ce prodige du rock des années 1990, écorché vif disparu à l’âge de 30 ans.
C’est l’histoire d’une perte et d’un destin brisé. D’une promesse aussi, qui coulera au fond des eaux boueuses du Mississippi. Jeff Buckley (1966-1997), en un seul album, Grace (1994), qui restera l’un des plus marquants des années 1990, a inscrit son nom, sa voix et sa belle gueule au panthéon du rock, toujours amer de la disparition si soudaine de ce musicien hors pair, qui avait tant à dire, et surtout, tant à bâtir.
Depuis ce drame, sa mère, Mary Guibert, gardienne du temple éplorée et inconsolable, a fait comme d’autres : donner du corps à une discographie restée à l’état embryonnaire avec la sortie de plusieurs disques live et d’un posthume (Sketches for My Sweetheart the Drunk, 1998). Par contre, rien en images, en dehors du fantasmé et méconnu film Greetings from Tim Buckley (2012).
Appréciée notamment pour son portrait intime et pudique de la chanteuse Janis Joplin en 2015 (Janis : Little Girl Blue), la réalisatrice Amy Berg s’est imposée comme la candidate idéale pour faire revivre cette figure à la fois tragique et stellaire avec, sous la main, une tonne d’archives jusque-là conservées religieusement et donc inexploitées.
Dans une forme classique, le documentaire It’s Never Over, Jeff Buckley propose alors de recomposer l’histoire de ce garçon à fleur de peau et génie créatif. Les pièces du puzzle ne manquent pas : photos de famille, vidéos de concerts, messages personnels sur répondeur, phrases issues des carnets de l’artiste et témoignages de proches. Au centre, trois prennent toute la place, au point d’éclipser en partie la musique : la mère et deux ex-compagnes – Rebecca Moore et Joan Wasser (alias Joan as Police Woman).
Entraînements répétés au Sin-é Café
Avec un tel trio au premier plan, l’œuvre n’évite pas les accents mélodramatiques, et derrière l’œil mouillé se dresse un portrait d’un garçon en avance sur son temps dans son rapport aux femmes, à une période et dans un milieu où le machisme faisait loi. Une approche romantique qui répond en tout cas à une première interrogation : celle de son rapport au père, Tim Buckley, célèbre chanteur qui partage de nombreux points communs avec son rejeton.
Lui aussi est mort trop jeune, lui aussi avait cette capacité à varier les plaisirs musicaux (du folk au free jazz) et lui aussi chantait comme personne. Les comparaisons s’arrêtent là, car le fils en a toujours voulu à cet homme qui est parti avant sa naissance, et qu’il n'a connu que quelques jours avant sa mort à 28 ans d’une overdose. D’ailleurs, dans les nécrologies le concernant, aucune trace de Jeff...
Ce dernier ne cache pas sa colère par rapport à ce legs qui lui colle à la peau. «Le seul héritage de mon père, ce sont les gens qui se souviennent de lui», lâche-t-il. Il jouera quand même devant eux en 1991 lors d’un concert hommage à New York, avec notamment Lou Reed et Patti Smith dans l’assemblée, mais il rejette d’emblée toute influence musicale de ce dernier. Sa carrière, il la construira seul, et il en a les moyens, lui qui apprécie aussi bien Édith Piaf que The Smiths, la pop des Beatles que l’opéra de Benjamin Britten, Joni Mitchell que les symphonies de Gustav Mahler. Quant à sa voix, capable de couvrir quatre octaves, elle doit autant à Cocteau Twins qu’au maître du qawwali (la musique sacrée de Soufis), Nusrat Fateh Ali Khan, son «Elvis» à lui.
Ma musique? C’est l’amour, la colère, la dépression, la joie et Led Zeppelin!
Deux autres références ne le quitteront jamais vraiment non plus
: Nina Simone
–
«petit, je voulais être elle», dit-il – et la bande à Jimmy Page et Robert Plant. «Ma musique? C’est l’amour, la colère, la dépression, la joie et Led Zeppelin!», s’amusait-il à répéter. Son unique disque, Grace, en est clairement le fruit, mélange de hard rock, de vocalises et de rythmes orientaux avec des progressions d’accords venus du jazz.Trois reprises (dont l’inoubliable Hallelujah de Leonard Cohen) entourent sept compositions pour un album qui va cartonner en Europe (moins aux États-Unis), et que David Bowie verra comme «le meilleur jamais réalisé». Une œuvre flamboyante qui doit aussi beaucoup à ses entraînements répétés au Sin-é Café, dans l’East Village où, devant un public réduit, il travaillait en solo ses morceaux, son chant et son personnage.
Radiohead, secoué par un de ses concerts
La suite n’est malheureusement que trop connue : une longue tournée éprouvante de plus de deux ans, les colères, les remises en question, la fatigue et les séparations. Et évidemment, la pression de l’industrie musicale (ici le label Columbia) qui attend impatiemment un second disque qui ne vient pas.
De cette trouble et douloureuse période ressortent tout de même quelques anecdotes, comme celle qui raconte que Radiohead a composé son tube Fake Plastic Trees dans la foulée d’un concert de Jeff Buckley, ou que ce dernier, selon Ben Harper, est monté tout en haut de la structure de la grande scène des Eurockéennes de Belfort en 1995 pour profiter pleinement des bonnes vibrations du concert de Led Zeppelin.
Cet article est réservé aux abonnés.
Pour profiter pleinement de l'ensemble de ses articles, vous propose de découvrir ses offres d'abonnement.