Pour le destin que lui a réservé la censure, The Devils est vu comme le film le plus scandaleux jamais réalisé. Le chef-d’œuvre de Ken Russell trouve enfin le chemin des salles dans sa version intégrale, après 55 ans.
Décédé en 2011 à l’âge de 84 ans, Ken Russell n’aura eu que de très rares occasions de présenter The Devils dans son montage intégral non censuré. Et n’aura donc jamais connu la sortie en salles de la version d’origine – celle qui fut primée à la Mostra de Venise en 1971 avant de déchaîner les enfers. Dans les quarante années qui séparent la réalisation de l’œuvre scandaleuse et la mort de son auteur, Russell aura eu le temps d’«être en paix» avec le triste destin de ce que beaucoup considèrent encore aujourd’hui comme son chef-d’œuvre. De grands films fous, ce cinéaste au style flamboyant, maniériste et sans concession en a réalisé bien d’autres par la suite : Tommy (1975), adaptation surréaliste de l’opéra rock de (et avec) The Who, les biopics exubérants Mahler (1974) et Lisztomania (1975), le film de science-fiction sous psychotropes Altered States (1980). Mais aucun qui soit aussi maîtrisé, passionné, violent et politiquement chargé que The Devils. Pour le critique et historien du cinéma Mark Kermode, il s’agit tout simplement de «l’œuvre la plus incendiaire» de Ken Russell. Et peut-être bien de tout le cinéma britannique.
Adapté de la pièce de Charles Whiting et du livre d’Aldous Huxley Les Diables de Loudun, eux-mêmes inspirés de faits réels, le film explore les raisons et les conséquences d’un phénomène d’hystérie collective qui s’est emparé de cette ville autonome et fortifiée du sud-ouest de la France. Apparemment obsédées par l’abbé Grandier, le nouveau protecteur de la ville, les nonnes ursulines du couvent de Loudun ont accusé ce dernier de les avoir possédées. Dans le même temps, à Paris, le cardinal de Richelieu souffle au roi l’idée de reprendre Loudun pour l’intégrer au royaume : les accusations contre Grandier, dont les penchants lubriques sont par ailleurs connus dans toute la ville, semblent alors être le moyen idéal de s’en débarrasser et de parvenir à cette fin.
Orgie grotesque
Dans un film qui a pour thèmes principaux le désir féminin réprimé ou méprisé puis instrumentalisé, la manipulation de la vérité à des fins politiques, ou encore le véritable blasphème que représente le mariage de l’Église et de l’État, The Devils contenait beaucoup de choses qui risquaient de déplaire aux censeurs. Mais c’est une séquence centrale qui a surtout déchaîné les passions, celle dite du «viol du Christ». Dans cette scène, Louis XIII expose les manœuvres perverses des inquisiteurs en présentant une boîte qui contiendrait quelques gouttes du sang du Christ. À son contact, les nonnes semblent exorcisées – jusqu’à ce que le roi ouvre la boîte, vide.
The Devils est un simple rappel du mal qui nous entoure
Ken Russell, réalisateur
Dans la version connue et censurée, c’est ici que la séquence se termine; en réalité, c’est à partir de là qu’elle prend son sens. La révélation de la supercherie sème la panique chez les nonnes, qui hurlent, convulsent, se déshabillent et se livrent à une orgie grotesque pendant laquelle elles finissent par chevaucher une statue du Christ en croix. Le montage alterné juxtapose ces images avec celles de Grandier, le sacrement du mariage (interdit lui aussi), grâce auquel il trouve enfin son but. Mark Kermode explique : «Les rapports de censure montrent des gens qui essaient de rationaliser une réaction très viscérale (…) Ken (Russell) savait qu’il avait fait un film sérieux rempli de satire, mais s’est retrouvé déçu qu’il n’ait pas été compris ainsi.» Et d’ajouter, définitif : «Si on enlève ces scènes, on enlève le cœur du film. Ça n’a fait qu’empirer le problème.»
«Vérité universelle»
Voilà 55 ans que The Devils est précédé de sa réputation sulfureuse – ses déboires avec la censure ayant largement fait les gros titres des journaux avant que le film arrive en salles dans sa version édulcorée en 1971, et même les remontages successifs ont été jugés si scandaleux que de nombreux pays l’ont tout bonnement interdit. Mais le chemin vers la restauration puis la distribution du director’s cut commence en réalité en 1995, lorsque Ken Russell est interviewé par Mark Kermode pour la prestigieuse revue Sight and Sound. Le cinéaste décrit le contenu des coupures imposées par la censure, et Kermode lui promet de remettre la main dessus. Impossible, lui répond Ken Russell, car, selon lui, le matériel est «perdu et probablement détruit». Après quasiment dix ans à fouiller les cartons de la Warner à Londres, le journaliste trouve l’unique exemplaire de la fameuse scène, sur une pellicule mal conservée et en décomposition. Le film est montré dans sa version complète et supervisée par Ken Russell pour la première fois en 2004 (117 minutes, contre des versions censurées allant, selon les coupures imposées et les pays, de 103 à 111 minutes).
Depuis, la réputation du film n’a fait que grandir. En 2026, la restauration 4K donne à voir non seulement l’une des plus belles œuvres de Russell, avec les performances phénoménales de Vanessa Redgrave et Oliver Reed, mais aussi un film incroyablement contemporain dans son propos. Mark Kermode : «Le sens du film n’est pas le même pour le public de 1971 et celui d’aujourd’hui, et il sera encore différent pour le public qui le découvrira dans vingt ans (…) Quand Ken Russell déclarait : « Je ne suis pas un animal politique », il voulait dire que son histoire raconte une vérité universelle.» En 2010, lors d’une rare projection du film à New York quelques mois avant sa disparition, le réalisateur ne disait pas autre chose : «C’est une fable qui mériterait d’être reracontée régulièrement, car rien ne change. Et il y a énormément de mal dans ce monde : ceci est juste un rappel du mal qui nous entoure.»
The Devils,
de Ken Russell. En salles.