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[Cinéma] «Alcarràs» : les tourments de la terre


Simple, profond et honnête, Alcarràs prouve qu’un réquisitoire, aussi douloureux soit-il, peut se faire avec poésie. (Photo : Pyramide Distribution)

Comme d’autres films récemment, Alcarràs, Ours d’or à la dernière Berlinale, aborde les difficultés du monde paysan face au capitalisme et à la modernité. Mais dans une sensibilité qui fait tout son charme.

Tandis que la famille batifole joyeusement dans la piscine, au-dessus d’elle, le ciel se noircit et l’orage gronde. Un symbole, comme une annonce funeste : celle de sombres lendemains. Pire, d’un monde en train de disparaître.

En une scène, Carla Simón synthétise l’idée qui transpire tout au long de son film : rendre hommage aux paysans, aux hommes et aux femmes attachés à leur terre, qui s’accrochent envers et contre tout à leurs traditions.

Elle-même a grandi près de cette petite ville d’Alcarràs, située dans un coin de Catalogne baigné par le soleil. Elle confie : «J’ai ressenti le besoin de montrer cet endroit, cette lumière, les arbres, les gens, leurs visages, la difficulté de leur travail, la chaleur écrasante de l’été.»

D’ailleurs, en février 2022, à l’occasion de la dernière Berlinale où elle a obtenu le prestigieux Ours d’or, à la tribune, elle a vite repensé à sa famille «qui cultivait des pêches et sans laquelle (elle) n’aurait jamais été aussi proche de ce monde». Elle qui avait déjà reçu un prix du premier film à Berlin pour Estiu 1993 (2017) a aussi dédié sa récompense aux «petites familles d’agriculteurs».

Surtout que pour elle, ça ne fait aucun doute : «On est nombreux à penser que la terre doit appartenir à ceux qui la cultivent», lâche-t-elle, même si elle sait que c’est faux. À preuve, la famille qu’elle montre à l’image, les Solé, qui vit là son dernier été au milieu de ses fruits.

Dépossédés de leurs terres

Incapable de produire le contrat de propriété des champs qu’elle exploite – obtenus après un accord informel avec le propriétaire durant la guerre d’Espagne –, la famille est contrainte de partir après la dernière récolte afin que soient installés à la place des panneaux solaires.

Carla Simón : «De grands groupes rachètent les terrains pour les cultiver de façon intensive (…) Ils remplacent les arbres fruitiers par des productions plus rentables.» Le modèle d’antan n’est alors plus viable : les agriculteurs abandonnent leur maison pour chercher un nouveau travail. D’où la nécessité d’Alcarràs, qu’elle voit comme «un hommage nostalgique aux dernières familles qui résistent encore».

La réalisatrice n’est clairement pas la seule, ces derniers temps, à défendre la cause paysanne. On a eu droit notamment à certaines belles réussites : Petit Paysan (2017), Au nom de la terre (2019), et de l’autre côté des Pyrénées, As bestas (2022). Mais la cinéaste a une manière bien à elle de montrer ce combat si difficile, celui d’un monde bousculé par le capitalisme et la modernité.

Bien sûr, elle n’évite pas les faits : l’apport de l’immigration dans les champs, les manifestions pour des prix «plus justes», les douleurs physiques des hommes «exténués» à la tâche et d’autres soucis, comme l’eau qui noie les arbres ou les animaux qui les attaquent (les lapins sont ici chassés à la carabine).

Intime, touchant, tendre

Mais d’un message universel, Carla Simón fait quelque chose d’intime, de touchant, de tendre. Il y a d’abord ce choix de se tourner vers des acteurs non professionnels : «Pour moi, on voit tout de suite si quelqu’un est agriculteur, explique-t-elle. À sa peau, à ses mains, à sa façon de conduire un tracteur…»

Il y a ensuite cette façon de placer sa caméra, nerveuse, au plus près de l’action, afin de ressentir «les énergies, le chaos ambiant, les petits gestes qui en disent long, les émotions qui entraînent des réactions en chaîne». Il y a enfin cette volonté d’honorer le cercle familial, car «l’unité est importante en temps de crise».

Chez les Solé, toutes les générations sont représentées : les aïeuls, dépositaires d’un temps révolu, avec leurs légendes maintes fois répétées, leurs chansons, leurs gestes précis. Les adultes, trimant jour et nuit pour «du pain sec», à bout de nerfs. Les plus jeunes, tuant leur ennui dans la danse, les fêtes locales et les pétards. Et même les tout-petits, à l’innocence délicieuse, que Carla Simón filme magnifiquement. «Ils apportent aussi quelque chose aux adultes : ils les obligent à être plus spontanés», précise-t-elle.

Simple, profond et honnête, Alcarràs prouve qu’un réquisitoire, aussi douloureux soit-il, peut se faire avec poésie. Car le message, lui, reste en bouche comme la saveur d’une pêche bien mûre : notre dépendance à la terre, car il faut bien «remplir nos assiettes».

Alcarràs, de Carla Simón.

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