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[Bande dessinée] Hollywood, usine à rêves brisés


Avec son dessin old school à la ligne claire, Harkham déroule une saga au cœur de laquelle il tente de saisir au plus près la réalité d’un petit studio de cinéma inspiré de l’écurie de Roger Corman. (Photo : sammy harkham/cornélius)

Blood of the Virgin, roman graphique signé Sammy Harkham, part de l’histoire d’un loser magnifique qui se rêve cinéaste pour dérouler une saga kaléidoscopique et vertigineuse.

L’histoire

Seymour, 27 ans, est monteur dans le cinéma du Hollywood des années 1970. Films de série B, bandes-annonces… il n’est que simple exécutant au sein des studios Revery. Or Seymour se rêve cinéaste et espère qu’il pourra bientôt réaliser son premier projet, Blood of the Virgin, un film de loup-garou qu’il a presque fini d’écrire. Lorsqu’on lui propose enfin de le produire pour un budget minime, on lui en refuse la direction et il s’en retrouve très vite complètement dépossédé. Seymour traverse en même temps une crise dans son couple, fragilisé depuis la naissance de son fils.

Aux États-Unis, Sammy Harkham est un nom incontournable du comics, mais moins pour son travail de dessinateur que pour celui d’éditeur. C’est lui qui, en 2000, a créé Kramers Ergot, incontournable anthologie à mi-chemin entre la bande dessinée et le livre d’art, dont il est encore aujourd’hui le curateur. Avec dix numéros publiés à ce jour, Kramers Ergot présente notamment le travail de Sammy Harkham, mais aussi celui de collègues prestigieux (Chris Ware, Adrian Tomine, Blutch…). Autant dire qu’avec son imposant roman graphique Blood of the Virgin, l’entrée de Sammy Harkham dans la collection Solange des éditions Cornélius, aux côtés de ses modèles et compatriotes Robert Crumb, Charles Burns ou Daniel Clowes, a des airs de retour à la maison.

À juste titre, car Blood of the Virgin a pour décor Los Angeles, la ville où Sammy Harkham est né en 1980 et où il vit aujourd’hui. Et son héros, l’aspirant cinéaste Seymour, immigré de la communauté juive d’Irak marié à une Néo-Zélandaise dont la mère a survécu à l’Holocauste, partage plus d’un point commun avec le père de l’auteur. Pour autant, le livre, découpé en sept chapitres sur le modèle des comics périodiques, n’a rien de biographique. Passionné de cinéma – il est propriétaire du Cinefamily, salle d’art et essai et de films de patrimoine située à West Hollywood, depuis rebaptisée Brain Dead Studios –, Sammy Harkham croque le portrait d’une industrie d’un autre temps, celle du cinéma de série B, fait avec trois bouts de ficelle et pas mal de fierté à ravaler.

À mi-chemin entre la saga familiale et Quentin Tarantino

Côté travail, Seymour est cinéphile, impliqué et plein de bon sens. Forcément, Seymour est surexploité par les chefs des studios Revery qui l’obligent à bien plus que son travail de monteur, déjà très prenant. Dans le milieu du cinéma d’exploitation, la rapidité est de mise, souvent au détriment de la qualité. De même que les tournages sont réalisés en un temps record, le monteur n’a qu’une poignée de jours pour assembler un film d’horreur gothique, un film de motards ou un western. Et tant pis si ses nuits blanches passées dans la salle de montage ou à telle soirée mondaine l’empêchent de profiter de sa femme et de son fils encore en bas âge.

Tout cela n’empêche pas Seymour de nourrir un rêve, celui de réaliser son film. Un jour, le patron du studio l’appelle : Blood of the Virgin, son scénario pour un film d’horreur, va entrer en production, mais sera réalisé par Oswald, un réalisateur hippie débauché d’un autre projet pour Revery et qui se prend pour Dennis Hopper. Seymour en sera toujours le monteur, bien sûr, après avoir été consultant sur le tournage, histoire de regarder, impuissant, son projet partir en vrille…

Non, Joe. Un film avec un cheval en vedette, ça n’intéresse personne. Il parle, au moins ?

À mi-chemin entre la saga familiale et les cris d’amour de Quentin Tarantino au Los Angeles des années 1970 (le film Once Upon a Time in Hollywood et le récent livre Cinéma spéculations), Blood of the Virgin est un roman graphique monstrueux, dans tous les sens du terme. Réalisé sur une période de 14 ans, le livre prend son point de départ dans le récit tragicomique de Seymour, un protagoniste pas franchement sympathique, voire plutôt odieux en privé, mais dont les rêves brisés l’amènent à revoir ses attentes et à repenser sa place dans le monde. Et Sammy Harkham de faire évoluer son histoire contre toute logique narrative, racontant sans tabou et avec un humour ravageur les dessous de l’industrie, immergeant le lecteur dans les origines de ses personnages ou brisant les limites de la réalité, pour un récit kaléidoscopique à la richesse vertigineuse.

Un sentiment d’étouffement

Avec son dessin old school à la ligne claire dans lequel infuse une insaisissable étrangeté qui évoque Daniel Clowes ou Chester Brown, Harkham déroule une saga au cœur de laquelle il tente de saisir au plus près la réalité d’un petit studio de cinéma inspiré de l’écurie de Roger Corman. Avec un constat : non, ce n’était pas mieux avant, n’en déplaise à un Tarantino qui romantise à outrance – mais à merveille – cette période.

L’auteur profite d’une pause dans son roman pour étayer son propos, avec un chapitre central qui est aussi le seul à abandonner le noir et le sépia pour une profusion de couleurs. En une vingtaine de pages, il y trace le destin d’un fermier de l’Arizona qui quitte son ranch afin de tenter sa chance à Hollywood, gravira les échelons, réalisera des films à succès, gagnera un Oscar et finira sa vie seul dans sa villa, à ruminer sur le prix à payer pour un peu de reconnaissance. Pas vraiment un moment de respiration, plutôt la forme finale du sentiment d’étouffement distillé tout au long de Blood of the Virgin.

Blood of the Virgin, de Sammy Harkham. Cornélius.

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