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[Musique] Zucchero : l’universel avec un accent


(Photo : simone di luca)

Zucchero a traduit le blues dans sa propre langue, l'italien. De Roncocesi à Memphis, de Pavarotti à Cuba, il est cette voix locale qui est devenue mondiale sans perdre ses racines. Il joue mercredi à la Rockhal. Portrait.

 

La naissance d'une voix locale

Avant d'être Zucchero, Adelmo Fornaciari est un enfant de Roncocesi, près de Reggio Emilia, né en 1955 dans une Italie marquée par le monde rural. La musique se transmet plus par les fêtes, les bals, l'église et la radio que par les institutions. Son surnom même, donné par une institutrice, garde cette origine familière : avant de devenir une marque internationale, Zucchero est un nom d'enfance. Déménager à Forte dei Marmi, en Toscane, s'avère déterminant. Entre 1970 et 1978, il y forme plusieurs groupes de rhythm and blues, comme Le Nuove Luci, Sugar & Daniel, Sugar & Candies.

 

Les débuts sont modestes : il joue dans les balere de Romagne, fait aussi des petits métiers, et écrit pour d'autres avant de trouver sa voix. On est loin du mythe du génie déjà constitué – Zucchero se développe dans les lieux ordinaires de la culture populaire italienne. Son oreille a une double nature : d'un côté, Otis Redding, Ray Charles, Aretha Franklin. De l’autre, la campagne italienne, Verdi, Puccini et la mélodie nationale. Zucchero naît musicalement dans cet écart. Là où Adriano Celentano a italianisé le rock'n'roll par le corps et la comédie, Zucchero italianise le blues par le grain de la voix, la sensualité des mots et une mélancolie terrienne.

Plutôt que de chercher à «sonner américain», il veut faire passer l'énergie afro-américaine avec une approche émotionnelle italienne. Son authenticité ne repose pas sur l'origine du blues, qui n'est évidemment pas la sienne, mais sur la sincérité d'une traduction. Sa voix râpeuse, souvent comparée à une matière usée, bois, whisky, fumée, donne au chant italien une physicalité moins lisse que celle de la variété traditionnelle. La mélodie méditerranéenne n'efface pas le gospel ou la soul, et puis l'emprunt musical est un moyen de raconter son propre monde.

Le blues, langue populaire italienne

Le tournant se joue avec Blue's, en 1987. Le titre ne passe pas par quatre chemins. En 1958, Domenico Modugno chantait Nel blu dipinto di blu (Volare), Zucchero chante le blues. À ce moment-là, il ne s'agit plus pour lui d'aimer Otis Redding ou Ray Charles dans l'intimité d'une formation musicale, mais de les faire entrer dans le cœur même du marché italien. Le pari était risqué : le blues, la soul et le gospel portent une histoire sociale américaine précise, liée à la voix noire, à la douleur collective, à la ferveur religieuse, à la danse et à la plainte. En Italie, cette matière pouvait s'avérer hors sujet, or Zucchero réussit parce qu'il la traite comme une énergie, et non pas comme un costume folklorique.

 

Les présences de Clarence Clemons, des Memphis Horns, et de David Sancious donnent au disque une épaisseur rythmique et instrumentale qui l'éloigne de la pop transalpine. Face aux saxophones, cuivres, chœurs et batteries, Zucchero ne renonce pas à la mélodie nationale. Senza una donna reste une chanson italienne dans sa manière de dramatiser l’absence – la charpente soul-blues fusionne avec la théâtralité sentimentale méditerranéenne. Deux ans plus tard, Oro, incenso e birra pousse cette formule plus loin. Le titre détourne «oro, incenso e mirra», les présents bibliques des Rois mages, en remplaçant la myrrhe par la bière – un geste très «zuccherien», spirituel et populaire.

 

L'album est enregistré entre les studios Real World de Peter Gabriel en Angleterre, Ardent à Memphis, Power Station à New York et UMBI en Italie, avec Corrado Rustici à la production et des musiciens comme Eric Clapton, Rufus Thomas, Jimmy Smith et, à nouveau, Clarence Clemons et David Sancious. Zucchero construit un espace transatlantique où Modène, Memphis, Londres et New York peuvent cohabiter dans une même esthétique. Diavolo in me fait dans la célébration du désir sur une tonalité quasi carnavalesque. Madre dolcissima tire vers la prière et le gospel. Diamante, avec un texte signé Francesco De Gregori, introduit une atmosphère plus familiale et poétique. Et Libera l'amore, composé par Ennio Morricone, rappelle que Zucchero reste relié à une tradition italienne de la mélodie et du cinéma.

L'album met en scène une Italie en pleine transformation : plus ouverte aux sons internationaux, mais encore attachée à ses figures anciennes. Comme Jovanotti avec le rap, il acclimate une forme étrangère. Zucchero mise sur la rugosité de la voix; son timbre donne une crédibilité populaire à ce mélange; il chante comme quelqu'un qui a vécu, bu, désiré, perdu et prié.

 

Zucchero sur la carte mondiale de la pop

À partir du début des années 1990, en plus d'être un artiste italien exporté, Zucchero se révèle traduisible. Beaucoup de chanteurs nationaux connaissent un succès hors de leurs frontières – plus rares sont ceux qui peuvent partager une scène ou un studio avec Miles Davis, Eric Clapton, Queen, Sting, Bono, Pavarotti, B. B. King ou John Lee Hooker. Le duo permet à Zucchero de faire entendre que sa musique appartient à plusieurs mondes à la fois, la chanson italienne, le blues, le rock, la soul ou l'opéra populaire.

 

Il enregistre dès 1988 une nouvelle version de Dune mosse avec Miles Davis, puis il part en tournée européenne avec Eric Clapton au moment de la sortie anglaise d'Oro, incenso e birra. Le cas le plus clair reste Senza una donna, repris en 1991 avec Paul Young. La chanson existait déjà dans Blue's, mais là, elle n'est plus une ballade italienne blessée, il s'agit d'un objet pop européen, bilingue. Au Royaume-Uni, le single atteint la quatrième place de l'Official Singles Chart – un élément notable pour une chanson avec une forte identité italienne.

 

La réussite est dans l'équilibre : Paul Young offre à Zucchero un miroir anglophone. La voix soul britannique répond à la rugosité émilienne, l'anglais rend la chanson exportable, mais l'italien conserve son étrangeté séduisante. En 1992, Miserere, chanté avec Luciano Pavarotti, organise une rencontre impossible sur le papier : la voix lyrique et verticale face à la voix rauque et terrestre de Zucchero. Bono adapte les paroles anglaises de l'album, ce qui ajoute une troisième dimension : l'opéra italien, le blues méditerranéen et le rock de U2. Quant à Miserere, elle dit beaucoup de l'époque. Les années 1990 voient se multiplier les grands évènements musicaux transnationaux et les causes humanitaires – Zucchero y trouve sa place parce qu'il n'est ni pur chanteur de variété, ni pur rockeur, ni pur héritier de la tradition lyrique, mais un peu tout à la fois.

 

Ce n'est pas un hasard s'il participe au Freddie Mercury Tribute à Wembley, pour Pavarotti & Friends, à 46664 pour la campagne de Nelson Mandela, puis à Live 8 à Rome et Paris. Son album Zu & Co. en 2004 prolonge la démarche : les duos avec Miles Davis, Paul Young, Sheryl Crow, Dolores O'Riordan, B. B. King, John Lee Hooker, Maná, Brian May ou Solomon Burke construisent une cartographie de ses appartenances musicales. Zucchero se rend disponible au monde sans perdre son accent. Pour chanter avec les autres, il fallait être devenu absolument soi-même.

Adelmo Fornaciari face à sa mémoire

La dernière période de Zucchero est celle de la reprise au sens large : reprise des chansons des autres, reprise de ses titres, et reprise de son personnage. En 2012, il enregistre La sesión cubana, en 2012, en mixant chansons nouvelles et versions réarrangées de titres déjà connus comme Baila, Un kilo, Cuba libre ou L'urlo. Au-delà de l'album latin, il est question d'une relecture de soi à travers une autre culture musicale.

 


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