Batteuse et compositrice hors pair, Anne Paceo innove et mixe le jazz à l’électronique, à la chanson, à la pop et aux rythmes du monde. Un décloisonnement qu’elle défend et confirme avec son dernier disque, Atlantis, qu’elle présente ce jeudi à Wiltz.
Trois fois sacrée aux Victoires de la musique, auréolée de l’ordre des Arts et des Lettres, compositrice prolifique aux huit albums et batteuse préférant la mélodie à la frappe pure et dure : Anne Paceo est une musicienne singulière qui, à l’avant-garde du jazz français, s’amuse à mélanger les genres dans une approche décomplexée et libre. Surprenante dans son jeu, elle l’est également dans ses compositions, à l’instar de celles qui habitent son dernier disque, Atlantis, sortie en 2025 et inspiré de sa passion pour la plongée sous-marine. Après un passage cette semaine par les Francofolies de la Rochelle, elle ponctue le festival de Wiltz ce jeudi avec ses cinq musiciens, pour un concert en guise de plongeon dans les méandres aquatiques. Entretien.
Vous êtes une femme qui joue de la batterie, du jazz et souvent leader de ses projets. Ça fait beaucoup du stéréotypes qui volent en éclat, non?
Anne Paceo : Oui, ça en fait pas mal! Mais ça n’a jamais été mon ambition : je ne voulais pas changer le monde, juste faire ce qui me plaisait. Alors oui, à mes débuts en France, j’étais la seule batteuse, compositrice et porteuse de projets. Et je me suis forcément heurtée à des a priori, des blocages… Mais les choses changent, et pour les nouvelles générations, tout ça est de plus en plus normal. Moi, j’ai bossé comme une dingue pour réaliser mes rêves, et j’espère avoir ouvert la voie pour d’autres.

Photo : tanguy ginter
Vous avez trois Victoires de la musique et êtes distinguée des Arts et des Lettres. Quand on est autant honoré, se sent-on comme quelqu’un qui se doit de montrer la voie?
Oui, l’air de rien, je contribue à montrer l’exemple, et j’essaye d’être à la hauteur de ce statut comme quand, par exemple, j’ai créé un mentorat pour les musiciennes jazz. De fait, quand on regarde mon parcours, là où j’en suis aujourd’hui, les obstacles que j’ai surmontés jusque-là, je suis une sorte de pionnière. Avec du recul, je crois que ça me plaît de faire bouger les lignes! Je trouve ça assez excitant. C’est toujours de beaux défis.
Vous avez plus de huit albums à votre actif. Créer, est-ce un geste vital pour vous?
J’ai un réel besoin de composer, d’aller confronter ma musique à d’autres musiciens. Car pour moi, créer, c’est être vivante! Mes disques, je les compare souvent à des albums photos : quand j’en enregistre un, je pose dans le temps ce que j’ai pu vivre à une certaine période, des changements, des émotions… Et quand je les reprend, je peux me remettre dans l’état d’esprit dans lequel j’étais à l’époque. Après, comme pour tous les artistes, il y a des périodes où je suis moins inspirée. Mais la bonne nouvelle, c’est que ça finit toujours par revenir. Quand la fontaine se tarit ou ralentit, ça promet de grands mouvements par la suite!
Un bon batteur, c’est quelqu’un qui se demande comment servir le mieux possible la musique
Préférez-vous porter un projet ou vous mettre au service des autres?
Se mettre au service des autres, c’est une école : on découvre et on apprend comment porter un projet, gérer un groupe, éviter les erreurs… C’est formateur! Je l’ai toujours fait jusqu’à il y a un an et demi, où j’ai décidé d’arrêter les projets annexes. Je suis arrivée à moment de ma vie où je n’ai plus envie de faire des contorsions pour satisfaire un autre leader. Et si quelqu’un me demande, ce sera pour ce que je suis, ce que j’ai à faire, et ce que j’ai à dire.
Votre jeu de batterie, également loin des standards, est léger, mélodique, inventif. Comment s’est-il nourri?
On pourrait dire que ma philosophie, c’est « less is more ». Les batteurs ou batteuses que j’aime, ce sont ceux et celles qui jouent moins de notes, mais qui les placent au bon endroit. J’aime citer le peintre Joan Miró qui, à la fin de sa vie, dessinait des traits noirs sur des toiles blanches. Aller à l’essentiel, voilà ce qui me plait! C’est une manière d’aborder un instrument un peu à contre-courant, dans un univers où la norme, c’est taper vite et fort. Mais pour moi, ça équivaut à un concours de quéquettes (elle rit). Non, un bon batteur, c’est quelqu’un qui aime les mélodies, va aller chercher des espaces, porter le ou la soliste, un groupe… Qui se demande comment servir le mieux possible la musique.
C’est quoi la batterie pour vous?
C’est un refuge, l’endroit où je me sens le mieux, où je peux être moi-même, où je me dépasse, où je m’affirme.
Depuis vos débuts en 2008, votre jazz se teinte de world, d’électronique, de pop… Cette liberté artistique est-elle essentielle?
Certains voient le jazz comme quelque chose de vieillissant, de passéiste, alors qu’en réalité, il est le fuit de métissages et de multiples influences. De toute façon, la musique n’a pas de frontières, juste des étiquettes que l’on colle dessus, et dans ce sens, quand je crée des morceaux, je ne me pose pas la question du style. Pour moi, ça fait donc sens d’aller se frotter à d’autres d’esthétiques.
Votre dernier album, Atlantis, défend une ambition pop. Est-il toujours aussi difficile de défendre ce genre de démarche dans le monde parfois corseté du jazz?
Il y a encore des ayatollahs qui ont du mal avec le fait de proposer autre chose. D’ailleurs, on m’a plusieurs fois dit « ce que tu fais, ce n’est pas du jazz ». Évidemment, il faut des gens pour garder le temple, perpétuer la grande tradition, mais il en faut aussi d’autres pour faire avancer le schmilblick. Et je pense que le milieu s’ouvre, conscient que le jazz est une musique en mouvement, même si c’est parfois de force, notamment face au constat qu’il y a de moins en moins de public pour le jazz traditionnel. Autant alors se glisser entre les lignes, aller chercher de nouvelles choses ailleurs.
Ce disque est né de votre passion pour la plongée sous-marine. Expliquez-nous cela.
Sans faire dans la métaphore facile, tout Atantis est baigné dans l’eau, l’océan… La plongée, c’est devenu une obsession. J’y pensais tout le temps, la journée comme au moment de dormir. J’ai écouté des podcasts sur l’océan, les plongeurs, les navigateurs… J’ai fait une grosse fixation dessus! En même temps, c’est fabuleux ce qui se passe là-dessous, aussi bien visuellement que d’un point de vue sensitif. Je parle souvent de cette sensation de faire partie d’un grand tout. C’est ce que me fait la musique, et ce que me fait la plongée sous-marine.
Je cherche à ce que mon groupe fonctionne comme un banc de poissons
Cela a-t-il été compliqué de traduire ces sentiments en musique?
Mais ce sont d’abord et surtout des histoires que je raconte : le morceau The Diver est né d’une expérience malheureuse où je me suis perdue à 18 mètres de profondeur, tandis que Mantha ramène à la fois où j’ai nagé en compagnie de trois raies Manta. Et tout ça, je le partage avec le groupe, ce que j’ai entendu, vécu, ressenti… C’est un peu comme une réalisatrice qui va conditionner son acteur avant un rôle : je cherche à convoquer l’imaginaire des musiciens et musiciennes avec qui je travaille. Après, techniquement, pour ce disque, il y a eu un gros travail sur les réverbérations, les delays, le mix, histoire d’apporter cette touche aquatique.

Photo : tanguy ginter
Avez-vous songé à emmener vos musiciens sous l’eau?
(Elle rit) J’aimerais bien, mais pour l’instant, on n’a pas encore eu l’occasion. Au Brésil, j’ai hésité à organiser ça. J’espère qu’on aura un peu de temps prochainement dans le sud de la France pour emmener tout le monde se baigner!
Vous dites que ces expériences sous l’eau sont «extatiques». Retrouvez-vous ce ravissement sur scène?
Un concert, c’est une immersion, avec des moments de transe, où le temps est suspendu, où l’on baigne entièrement dans le son. Avec le groupe, on devient alors une entité, un seul organisme musical. Je cherche à ce qu’il fonctionne comme un banc de poissons : on peut aller dans la même direction, et soudainement, on bifurque tous à 360 degrés.
Le titre Atlantis fait référence au mythe de l’Atlantide. Faut-il y voir un lien avec la crise écologique?
Il y a un truc fantasmagorique avec l’Atlantide. Il y a beaucoup de récits dessus. Imaginer une cité engloutie, ça fait rêver tout le monde. Dans ce sens, cet album, c’est une sorte d’exploration poétique. On survole cette île engloutie ensemble. Mais c’est vrai aussi qu’elle parle du côté obscur des humains, et en ce moment, avec la canicule qui frappe, on ne peut pas nier qu’on vit une drôle de période.
À quoi doit s’attendre le public luxembourgeois pour votre concert au festival de Wiltz?
Je pense qu’il doit s’attendre à un voyage. Un voyage intérieur. Je crois que ça vient convoquer pas mal d’émotions. De la joie, des sourires, des pleurs, de l’extase.
Ce jeudi à 20 h. Amphithéâtre – Wiltz.