Elle est la voix d’Authentica, collectif qui exhume le folk «made in Luxembourg» pour mieux le moderniser, et l’un des visages connus du festival Zeltik de Dudelange : Martina Menichetti se raconte, au passé, au présent et au futur. Rencontre.
Au festival Zeltik, dont elle foulera la scène pour une cinquième fois ce samedi, on la connaît bien. Sur place, elle est Martina Menichetti. Pour les autres, elle est Authentica, collectif à géométrie variable créé en 2019 dont elle est la figure tutélaire. C’est elle, en effet, qui explore d’anciennes mélodies poussiéreuses, remonte à la lumière des légendes aux forêts sombres et aux châteaux mystérieux, pour les passer à travers un filtre contemporain et multilingue. Ainsi, sa musique vogue entre passé et présent, entre traditions celtiques, latines et méditerranéennes, entre flûte légère et folles percussions. Avant de faire danser le festival de Dudelange, elle explique tous les bienfaits d’un folk vivant.
Faire du folk aujourd’hui, ça veut dire quoi?
Martina Menichetti : En tant qu'artiste, généralement, on parle de notre monde intérieur, de ce qui nous donne des frissons, de ce qui nous interroge... Avec le folk, il y a aussi tout un pan de l’Histoire à prendre en compte, une empreinte, un héritage. Il y a alors un équilibre à trouver entre ses aspirations, ses capacités artistiques, et ces témoignages, vieux parfois de plusieurs siècles. Car il s’agit de mémoire collective. Comment vivaient-ils à l’époque? Comment voyaient-ils la musique? Tous ces questionnements sont bien plus vivants qu’ils n’y paraissent.
Justement, vous insistez souvent sur un point : rendre vivantes ces musiques populaires…
Jouer une mélodie folk en concert, ou l’enregistrer en studio, c’est déjà la rendre vivante! Quand on regarde, chaque pays du monde a un patrimoine sur lequel certains musiciens et artistes s’appuient pour développer quelque chose de nouveau. Ici, au Luxembourg, ce n’est pas un geste très répandu, d’où mon envie de remettre ça en lumière. Cette connexion avec le passé, ce qui nous lie à nos ancêtres, moi, je trouve ça beau.
Ces anciennes chansons et récits luxembourgeois que vous exhumez, quelle en est la teneur?
Il y a trois catégories : d’abord, de la musique instrumentale, des mélodies connectées à l’univers et à l’Histoire de la danse, ceux, par exemple, de la branle, de la polka d’avant 1850, que l’on retrouve aussi en Allemagne, en France, en Belgique. Ensuite, des chansons dont les compositeurs sont anonymes, qui racontent la vie paysanne, les mœurs et les coutumes de l’époque. On y trouve pas mal d’humour, de satire et des métaphores, ne serait-ce que pour contourner la censure de l’Église. Enfin, des morceaux dits folkloriques, c’est-à-dire authentifiés, transmis et connus par beaucoup de monde, comme les textes et poèmes de Michel Lentz. À cela, ajoutons une quatrième catégorie : mes propres interprétations de ces récits et légendes.
À l’étranger, la première question qu’on me pose, c’est toujours : "C’est où le Luxembourg?"
Qu’ont-elles à apporter aujourd’hui?
Plusieurs choses. Déjà, elles témoignent des conditions de vie et du quotidien des gens de l’époque, et c’est quand même de là que l’on vient. Pour une artiste, c’est aussi un terrain de jeu formidable : on découvre un texte, on se rend sur place, on s’imprègne du lieu, on se recrée un monde en l’imaginant… Concrètement, enfin, elles offrent des mélodies simples, immédiates, qui se retiennent et qui se dansent. Si certaines ont survécu durant des siècles, c’est que les gens les aimaient! Et encore aujourd’hui, elles connectent les gens entre eux, apportent une multitude d’émotions.
Que racontent-elles du Luxembourg?
Des vies de châteaux, en campagne ou dans les villes, bien que
Luxembourg-Ville a longtemps été une forteresse hermétique, un lieu stratégique militaire important. Après, en périphérie, il y a pas mal d’histoires sur les marchands, notamment au Pfaffenthal, mais aussi sur d’autres villes, comme Vianden ou encore Echternach. Et si on remonte à plus de 2 000 ans, à Differdange, sur le site du Titelberg, il y a des traces du passage des Celtes. Comme quoi, tout est lié! (elle rit).
Parfois, vous sentez-vous plus historienne que musicienne?
Pour moi, la pratique musicale est toujours au-dessus. Dans les ateliers que je donne autour de la musique folk, par exemple, ce qui m’importe, c’est de jouer ensemble. Après, ça n’empêche pas d’apprendre sur l’histoire. Il y a des gens, installés depuis peu au pays, qui me disent : "J’ai plus appris sur le Luxembourg, ici avec vous, qu’en trois ans dans le quartier où j’habite!". La musique est un portail d’entrée pour beaucoup de choses.
Dans ce sens, vous voyez-vous comme une sorte d’ambassadrice du Luxembourg?
Ambassadrice, non, mais oui, j’ai envie qu’il soit plus connu et reconnu. Quand je vais en Écosse et que, lors d’un festival celtique, j’interprète De Schmadd (elle commence à chanter), on voit que les gens s’interrogent, s’étonnent de cette langue à la croisée de l’allemand et du français. Bon, après, la première question qu’on me pose, c’est toujours : "C’est où le Luxembourg?".
Pour une artiste, le folklore, c’est un terrain de jeu formidable!
Comme une conteuse de l'époque, votre premier objectif est-il de transmettre?
Ce n’est pas le but premier. Authentica, ce n’est pas quelque chose qui permet d’apprendre le folklore luxembourgeois. Il y a des livres pour ça! Moi, ce projet me permet avant tout de m’exprimer et de grandir musicalement. C’est vrai, la musique est un échange. Mais quand vous créez un univers artistique, vous le faites d’abord pour vous-même. Après, comment les gens le voient et réagissent, c’est une autre histoire. Surtout que cette transmission est teintée par mon interprétation. Elle est subjective. Et demain, d’autres le feront d’une autre manière.
Votre premier album sorti en 2025, Out in the Light, rien que par son titre, témoigne de votre envie de sortir de l’ombre une culture enfouie…
Il y a plusieurs niveaux de lecture. D’abord, à l’instar de Dullemajik, le groupe de Guy Schons dans lequel j’ai joué adolescente, il y a cette volonté de dépoussiérer cet héritage culturel luxembourgeois. Ensuite, dans les chansons, selon de nombreuses légendes, on trouve souvent des histoires qui se passent dans des forêts très sombres d’où surgit une lumière, un repère qui vous guide vers des lendemains plus positifs, vers une forme d’émancipation. Enfin, il y avait chez moi cette envie de montrer ma musique et l’univers qui l’entoure. Une ambition purement égocentrique (elle rit).
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