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Jeunes en détresse : «L’école ne peut pas tout gérer»


Une violente agression a eu lieu le 26 février au lycée Michel-Lucius. (Photo : archives editpress/vincent lescaut)

La violence à l’école a fait l’objet d’un débat à la Chambre mardi. Un représentant de parents d’élèves et une pédopsychiatre reviennent sur ce sujet.

Fin février au Limpertsberg, une adolescente de 14 ans attaquait au couteau l’une de ses camarades de classe pendant l’heure du déjeuner. Une agression qui a bien évidemment choqué l’opinion publique, mais qui, au-delà de ce cas particulier, pose question : quand un jeune perd pied, le Luxembourg a-t-il les moyens de le prendre en charge avant la survenue d’un drame éventuel?

Bien que le ministère de l’Éducation nationale ne dispose pas actuellement de chiffres sur le nombre de violences commises au sein des établissements scolaires et malgré l’augmentation de l’effectif du personnel, «la souffrance sur le terrain persiste», a reconnu le ministre Claude Meisch, interrogé sur le sujet mardi en séance publique à la Chambre. Et d’admettre : «Nous devons nous améliorer en matière d’intervention en situation de crise.»

Sur le terrain, Michel Krim, représentant des parents d’élèves du lycée Michel-Lucius dans lequel les deux élèves étaient scolarisées, décrit de son côté une école qui «fait vraiment de son mieux», mais qui finit parfois «devant un mur». Une fois ce constat posé, que faire? La semaine dernière, en conseil d’éducation, le père de famille a appris qu’à la rentrée prochaine, une classe mosaïque pour des jeunes en difficulté de comportement ou présentant des fragilités psychologiques serait ouverte.

Le concept de ces classes est simple : les élèves en risque de décrochage scolaire, souvent absents ou présentant des troubles du comportement rejoignent au sein de leur lycée cette structure, et ce, temporairement – environ six semaines minimum – avant de rejoindre leur classe. Dans les documents disponibles sur le site du ministère de l’Éducation nationale, ces classes mosaïques figurent d’ailleurs explicitement parmi les mesures prévues pour les jeunes ayant des problèmes de bien-être ou de discipline, aux côtés des SePAS, des services socio-éducatifs et des équipes de soutien.

Multiplication de dispositifs

Autre outil à la disposition des lycées : la possibilité de convoquer un conseil de discipline, ce qu’ils font d’ailleurs plus fréquemment au fil des ans (312 en 2024/2025 contre 209 en 2021/2022). Ces conseils sanctionnent des élèves pour absence injustifiée, actes de violence, mais aussi insultes graves et exclusions répétées. Il arrive parfois qu’à l’issue d’une de ces réunions, une exclusion soit prononcée, ce qui ne fait que déplacer la prise en charge de l’élève, puisqu’il doit poursuivre sa scolarité dans un autre établissement, ce qui, selon Michel Krim, crée un «jeu de chaises musicales» entre lycées sans résoudre le problème de fond.

Marguerite Krier, médiateur au maintien, à l’inclusion et à l’intégration scolaires, indiquait en janvier au Quotidien que le Service de médiation scolaire n’intervenait «qu’en dernière instance». Dans son rapport d’activité 2024/2025, le service relève une montée des tensions relationnelles et des situations complexes, de plus en plus marquées par des composantes émotionnelles, et souligne aussi que les professionnels sont souvent en manque de repères face à des situations humaines plus lourdes et plus floues qu’auparavant.

Lorsque ces mesures ne suffisent pas, d’autres jeunes peuvent être orientés vers les centres d’insertion socioprofessionnelle (CISP), destinés à des adolescents présentant des difficultés psychosociales et scolaires, en risque de décrochage, et pour lesquels les mesures prises au sein du lycée, dont les classes mosaïques, se sont révélées insuffisantes ou inappropriées. Ainsi, les dispositifs se sont multipliés, les services psychosociaux sont plus présents qu’il y a dix ans, les outils d’accompagnement existent davantage.

Mais entre le repérage, la sanction, l’orientation, le soin, le suivi social et, parfois, la justice, il en faut des intervenants qui ne perdent pas le fil… «L’école repère souvent les difficultés en premier, mais elle ne peut pas tout gérer seule», souligne Salima Aarab, pédopsychiatre et secrétaire de l’ASBL Société luxembourgeoise de psychiatrie, pédopsychiatrie et psychothérapie.

Des centres ambulatoires demandés

La praticienne nuance : «La violence n’est pas forcément plus fréquente, mais elle est devenue plus forte, plus sévère chez les adolescents», indique-t-elle. «Ce n’est pas un phénomène propre au Luxembourg. C’est quelque chose que l’on observe aussi dans d’autres pays», constate-t-elle. La faute, selon ses observations, à la fragilisation des cadres familiaux, au manque de communication, à l’omniprésence des écrans, à l’anxiété diffuse chez les jeunes et à une intervention souvent trop tardive. Sur ce point, son diagnostic rejoint celui des parents : beaucoup de situations sont repérées, mais la réponse adaptée n’arrive pas assez tôt.

D’après son expérience, «un adolescent violent n’est pas forcément un adolescent souffrant d’un trouble psychiatrique». Un passage à l’acte peut relever de l’impulsivité, d’un trouble psychique, d’une personnalité particulière, d’un environnement familial dégradé, de difficultés scolaires ou d’une combinaison de plusieurs facteurs. Elle insiste aussi sur un point souvent oublié dans le débat public : «Les jeunes qui souffrent de troubles psychiques sont surtout dangereux pour eux-mêmes. On voit beaucoup d’idées suicidaires, d’autoagressions, de retrait. C’est beaucoup plus fréquent que la violence envers les autres», insiste-t-elle.

Mais alors que faire? Pour elle, le principal manque ne se situe pas seulement du côté des lits d’hospitalisation ni du nombre de pédopsychiatres, même si la pénurie de spécialistes existe bien. Non, «ce qui manque le plus aujourd’hui, ce sont de vrais centres ambulatoires multidisciplinaires régionaux pour les enfants et les adolescents», où les familles pourraient trouver au même endroit pédopsychiatre, psychologue, assistante sociale, ergothérapeute et autres intervenants. Actuellement, explique-t-elle, «les familles doivent souvent courir entre plusieurs portes, plusieurs rendez-vous, plusieurs intervenants. C’est très compliqué, surtout pour les plus fragiles.»

La pédopsychiatre et son association plaident aussi pour la création d’unités de crise structurées pour mineurs. L’idée serait d’éviter que des jeunes arrivant en crise aiguë soient mélangés dans les mêmes unités que d’autres hospitalisés de manière plus prolongée, au risque d’aggraver la situation pour tout le monde. Enfin, «il manque aussi au Luxembourg une unité médico-légale pour mineurs», qui traiterait certains cas à l’intersection du soin et de la dangerosité, là où la psychiatrie générale et la réponse judiciaire ne suffisent pas, ou ne parlent pas assez entre elles.

Au fond, «cette affaire (au lycée Michel-Lucius) doit être prise comme une sonnette d’alarme, conclut-elle. On parle de ces besoins depuis des années, mais pas avec la vitesse qu’il faudrait.» L’annonce par le ministre de l’Éducation nationale, mardi, de la préparation d’un nouveau plan d’action contre la violence semble aller dans ce sens.

Quels signes annoncent un passage à l’acte grave?
Salima Aarab, pédopsychiatre : «En cas de tentative de suicide, il y a bien sûr des signes avant-coureurs : l’adolescent va s’isoler de plus en plus, ses notes vont chuter, c’est souvent ce que l’on remarque le plus, mais il peut y avoir aussi un manque d’hygiène ou des absences fréquentes. Il peut être aussi plus apathique, moins tenté de parler. Quand un enfant est là, que rien ne l’intéresse, ce n’est pas normal, sauf sur une brève période, mais ce n’est pas normal sur le long terme, même pas pour un ado. Pour les gestes d’agressivité, c’est plus compliqué, ça dépend de la personnalité, si c’est quelqu’un qui est très impulsif ou pas.»

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