Avec Fenian, Kneecap ouvre un nouveau chapitre sans ranger le désordre. Le trio nord-irlandais impose une musique difficile à séparer de ses ambiguïtés : langue irlandaise, fête, mémoire républicaine et colères du présent s'y heurtent sans se résoudre.
À hauteur de rue
À première vue, Kneecap ressemble à une provocation de plus, trop évidente, d'emblée fatigante : un trio nord-irlandais arrimé à West Belfast, portant aussi l'empreinte de Derry, qui surgit avec la délicatesse d'un pavé dans une vitrine. Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí arrivent chargés de signes inflammables avec, en vrac, la cagoule tricolore, les survêtements, les slogans républicains, les drogues, les blagues grasses et les basses qui tabassent. Autour d'eux : police, État britannique, mémoire des Troubles, Irlandais, quartiers, classe, Palestine... La présentation pourrait s'arrêter là, le groupe serait réductible à une petite machine à scandales, à une sorte de boys band insurrectionnel à l'intérieur d'une époque saturée de polémiques au quotidien ou à la minute.
Mais non. Kneecap aime le choc, soit, mais une partie de son intérêt se trouve ailleurs, dans le fait d'arracher l'irlandais au musée pour le remettre dans la bouche du présent, par le rap, le club, la sueur, un certain mauvais goût, la vitesse et la foule. Avec Kneecap, l'irlandais est mal coiffé, mais aussi chargé d'insultes, de désirs, de paranoïa, de poudre et de lendemains qui déchantent. Une langue finalement capable de tout dire, y compris ce qu'on aimerait parfois ne pas entendre, en plus de faire office de couche rythmique. Même sans suivre chaque mot, il y a de quoi percevoir comment l'irlandais le modifie, notamment dans sa façon de resserrer le débit. Kneecap (Rich Peppiatt, 2024), film semi-autobiographique dans lequel ils endossent leur propre costume, fait de leur naissance une fable de jeunesse. Son succès au festival de Sundance a mis le groupe sur la carte de l'international, où leur histoire peut se lire comme une aventure générationnelle, une comédie pop, un manifeste linguistique et une provocation politique. Un peu tout à la fois.
Le chaos en cadence
Depuis Fine Art (2024) produit avec Toddla T, la thèse trouve une forme musicale nette. L'album fonctionne comme une nuit entière plutôt que comme un disque classique : il s'agit d'y entrer par une porte battante et de croiser des voix, des interludes, des bouts de conversation, des refrains comme déjà chantés par une foule, des moments de connerie, et soudain une phrase plus noire, une image plus triste – un retour du réel. The Rutz, pub fictif autour duquel l'album s'organise, c'est un lieu où tout se mélange : la classe, la langue, le territoire, l'ennui, la drogue, l'amitié, le besoin de disparaître et celui d'être vu. Leur rap n'est pas posé sur une production stable, plutôt jeté sur une base qui bouge sans discontinuer : basses de rave, pulsations garage, dureté grime, énergie punk, synthés acides, breaks sombres, éclats de musique traditionnelle irlandaise qui surgissent comme un souvenir déformé avant d'être avalés par le beat.
Mo Chara a une façon de pousser le morceau vers l'avant pendant que Móglaí Bap apporte une couleur plus narquoise, plus narrative, comme si l'un envoyait le coup et l'autre le commentait avec un sourire un peu de travers. Leurs flows donnent l'impression d'une conversation. DJ Próvaí, derrière eux, fait de la piste un sound system. Fine Art capte l'usage populaire du chaos. La chanson 3CAG résume le programme à travers sa référence chimique, de l'énergie de soirée jusqu'à l'irlandais traité comme une substance active. Même les morceaux les plus bêtes empêchent la cause de se figer. Ils rappellent que l'héritage historique, pour une jeunesse née après les Troubles, arrive sous forme de sons trop forts et d'une mémoire familiale qui ne se laisse pas ranger.
Provocations et discours
Le nom du groupe (NDLR : que l'on traduirait par «pétage de rotules», référence à une pratique de l'Armée républicaine consistant à punir d'une balle dans le genou les revendeurs de drogue pendant le conflit nord-irlandais), les «Brits out», les références républicaines, les drogues traitées sur le mode de la blague, les slogans pro-palestiniens… Tout chez Kneecap invite au conflit d'interprétation. Leur provocation révèle les limites de ce que les institutions acceptent comme culture minoritaire. Leur rapport au républicanisme irlandais tient moins de la reconstitution que du remix, en ce qu'ils manipulent des signes lourds dans un contexte pop. La cagoule de DJ Próvaí condense le geste via la mémoire paramilitaire et la marque punk – elle rappelle les balaclavas de Pussy Riot par son pouvoir d'identification immédiate et son refus de la scène en tant qu'espace neutre.
Mais avec Kneecap, l'image porte une charge plus locale, parce qu'elle réactive l'iconographie républicaine nord-irlandaise autant qu'elle fonctionne comme un gag de scène. Le groupe cherche à garder la dynamique du gag sans renoncer au poids du symbole. La Palestine a projeté cette ambiguïté hors du cadre nord-irlandais. Après Coachella 2025, leurs prises de position pro-palestiniennes ne sont plus restées cantonnées au live. Les projections, les slogans et les adresses au public ont été extraits de la scène, découpés en vidéos, repris par les réseaux, puis transformés en objets de réaction politique, de pression médiatique et de demandes de déprogrammation. La séquence a aussi fait remonter des images plus anciennes, dont des vidéos de 2023 et 2024 où le groupe tenait sur scène des propos visant des députés conservateurs britanniques et lançait des slogans interprétés comme un soutien au Hamas et au Hezbollah.
Kneecap a ensuite nié toute intention d'inciter à la violence contre des élus, présenté des excuses aux familles de Jo Cox et David Amess pour la douleur causée, et affirmé que leur cible était l'État israélien et la guerre à Gaza, tout en rejetant les accusations d'antisémitisme. La difficulté critique se situe là : chez eux, solidarité politique, humour noir, hyperbole de scène et goût du choc se superposent au même endroit. Chaque geste peut alors être défendu comme performance ou attaqué en tant que preuve. L'affaire visant Mo Chara a donné à cette tension une forme judiciaire. Liam Óg Ó hAnnaidh a été poursuivi après un concert du 21 novembre 2024 à l'O2 Forum de Kentish Town, où il était accusé d'avoir exhibé un drapeau du Hezbollah, organisation proscrite au Royaume-Uni. La procédure a été écartée pour irrégularité, puis l'appel du Crown Prosecution Service rejeté en mars 2026. Cela ne tranchait pas le fond – cela disait que la poursuite n'avait pas été engagée correctement. Pour ses soutiens, le groupe incarne la liberté d'expression, la solidarité palestinienne et la culture minorisée offensive. Pour ses adversaires, il représente l'irresponsabilité de la pop politique face à des symboles proscrits. Dans les deux cas, la musique peut disparaître derrière la position que le nom Kneecap permet d'afficher.
Après le bruit
C'est l'enjeu de Fenian, nouvel album studio produit par Dan Carey. Le titre reprend un mot chargé, souvent employé comme insulte, et annonce que le groupe ne répondra pas à la pression par la «respectabilité». Mais l'album ne se contente pas de durcir la posture. Il avance dans un espace plus sombre que Fine Art, moins attaché à la cuite comme architecture de pub fictionnel, davantage travaillé par la surveillance, l'usure, le deuil et la guerre regardée depuis Belfast. La production garde l'efficacité rave-rap, mais élargit le propos : basses pesantes, synthés acides, textures plus troubles, voix parfois moins lancées vers la foule que prises dans un décor nocturne. Palestine, avec le rappeur palestinien Fawzi, inscrit la solidarité dans un échange de voix plutôt que dans un simple mot d'ordre. Le morceau rapproche Belfast d'autres imaginaires de l'occupation et de la dépossession – ce lien peut être contesté politiquement, mais il existe musicalement comme fraternité de colère, non comme démonstration historique.
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