Le réalisateur haïtien Raoul Peck sort Orwell 2+2=5, un documentaire retraçant les dernières années de la vie de l’écrivain britannique et la rédaction de son roman phare, 1984.
Son nouveau film est un avertissement pour la société états-unienne : «J’espère que les Américains réaliseront qu’ils sont déjà dans un régime autoritaire», a déclaré au Festival de Cannes 2025 Raoul Peck, venu y présenter le documentaire Orwell 2+2=5.
Le cinéaste haïtien, résidant à New York, a passé sa carrière à voguer entre fictions historiques (Lumumba, Sometimes in April, Le Jeune Karl Marx…) et documentaires, dont le multirécompensé I Am Not Your Negro (2016) sur l’écrivain noir américain James Baldwin, sacré meilleur documentaire aux César et aux Bafta.
«Le journalisme est attaqué. La justice est attaquée. La vérité est attaquée. Tous les éléments qui construisent une société démocratique sont visés», a accusé Raoul Peck, affirmant que le processus à l’œuvre aux États-Unis rappelait furieusement les romans de George Orwell 1984 ou La Ferme des animaux.
Dans 1984, Orwell raconte un monde dystopique dirigé par une entité totalitaire nommée Big Brother, qui assoit son pouvoir par la surveillance de masse et la manipulation de la vérité.
Dernier avertissement
«Nous voyons des gens qui disent : « Oh, ils viennent juste pour mon voisin, mais moi ça va. » Et non, ce n’est pas nous, c’est Harvard, c’est Columbia», s’est indigné le cinéaste de 72 ans, en référence aux universités américaines, objets d’attaques répétées de l’administration Trump.
«C’est ainsi que la dictature s’installe dans la société. Elle terrorise», prévient Raoul Peck. «Lorsque vous craignez d’exprimer votre opinion au travail, à l’école, dans votre vie quotidienne et, Dieu vous en garde, en public, comment appelez-vous ça?» a-t-il interrogé.
Il est ironique de constater que chacun cherche à se réclamer d’Orwell
Dans son film, Peck raconte la fin de George Orwell, tapant son roman depuis le fond de son lit, comme un dernier avertissement lancé au monde.
«Orwell avait une réaction presque allergique à toute tentative d’autoritarisme», a soutenu le réalisateur. Il l’avait vu avec Staline, mais aussi après la guerre civile espagnole, où il a combattu pour les républicains, vaincus par le dictateur Franco.
«Orwell avait également prédit un type d’internet avec une surveillance de masse par des écrans», le fameux Big Brother, imposant une loyauté totale envers le chef suprême.
«Manipulé» par l’Occident
«Il est presque ironique de constater à quel point, dans un monde déjà bouleversé, chacun cherche à se réclamer d’Orwell», note le réalisateur. Et pour cause : «Il a tout vu. Tout analysé. Tout prédit.»
Raoul Peck écrit encore : «Son nom est devenu un adjectif extrêmement évocateur – « orwellien » – pour désigner les mécanismes autoritaires et les mutations de notre monde contemporain : surveillance, censure, corruption politique, fausses informations, lutte des classes, séductions du pouvoir, double pensée, algorithmes, drones, guerres permanentes, distraction érigée en forme ostensible de répression moderne (…) Il est désormais partout autour de nous.»
Pour Raoul Peck, l’œuvre de l’écrivain britannique a été «manipulée» par l’Occident et présentée comme un brûlot anticommuniste alors que c’était une attaque contre toutes les oppressions.
Le cinéaste a lui-même grandi à Haïti sous le régime autoritaire du président François Duvalier, surnommé Papa Doc, et a vu son père être emprisonné.
«Les gens ne veulent pas lever la tête lorsque tout le monde semble la baisser», a-t-il souligné. «Près d’un siècle» après Orwell, son film veut ainsi «confronter le mythe à la réalité, à la lumière d’un péril aussi manifeste qu’imminent.»
Orwell 2+2=5, de Raoul Peck.