Le week-end dernier, un grand tournoi de Scrabble a attiré à Bangkok, en Thaïlande, près de 500 participants venus du monde entier. Joueurs et organisateurs l’assurent : pour atteindre un haut niveau, il ne suffit pas de piocher les bonnes lettres.
Sans le Scrabble, Tan Jin Chor, 86 ans, l’assure, «j’éteindrais la lumière et tirerais ma révérence». Mais sa passion pour le jeu de lettres le pousse à arpenter les tables des compétitions internationales, comme cette fois-ci en Thaïlande. Le Malaisien a commencé à pratiquer ce populaire jeu de plateau avec des amis, autour de quelques bières. Il a dorénavant dépensé des dizaines de milliers de dollars pour se frotter à des joueurs du monde entier dans des tournois organisés à travers la planète. «La compétition, j’aime ça, j’en profite. Même si je perds la plupart du temps», a-t-il confié lundi, au dernier jour d’un grand championnat de Scrabble à Bangkok.
Quand Tan Jin Chor a commencé à concourir, il y a 35 ans, les gros lots étaient des chaussettes, une cravate… au mieux, une plaque. «Aujourd’hui, c’est pour l’argent… C’est la principale différence d’avec le bon vieux temps», note-t-il. Les 10 000 dollars promis au vainqueur ont attiré quelque 450 «scrabbleurs» chevronnés pour le Causeway Challenge Bangkok, soit quatre jours de parties à la chaîne dans la capitale thaïlandaise.
«Le Scrabble, ce n’est pas tant une question de langue anglaise», tente d’expliquer Michael Tang, l’organisateur singapourien. «C’est vraiment une question de mémoire, de stratégie, ce sont des mathématiques. Et puis, vous devez piocher des jetons, donc il y a une part de chance», poursuit-il dans le brouhaha des jetons comportant chacun une lettre, que les joueurs mélangent frénétiquement dans de petits sacs en tissu opaque, avant de les piocher et de les placer sur leur chevalet, pour former des mots sur le plateau. On croirait entendre le sifflement de dizaines de serpents à sonnette.
Le mot préféré de Michael Tang pendant le tournoi? «Craziest» («le plus fou» en français), car c’est ainsi que se décrit celui qui nourrit le projet de réunir pas moins de mille compétiteurs lors d’un prochain tournoi en 2028. Derrière lui, joueurs et joueuses brandissent le petit sac rouge au-dessus de leur tête pour balayer toute crainte de triche au moment de piocher les lettres.
Je perds beaucoup plus de parties que je n’en gagne. Mais j’adore ça
Le Scrabble, «c’est stressant, intellectuellement stimulant, c’est un défi. C’est génial», résume le vainqueur du tournoi, David Eldar, assurant toutefois que la chance joue pour beaucoup. «Je ne suis pas le meilleur joueur de la salle, mais j’ai gagné», en veut pour preuve l’Australien de 36 ans, qui promet de «payer beaucoup de bières ce soir».
Natalie Zolty a hésité avant de se lancer dans les compétitions professionnelles de Scrabble, il y a dix ans : «Je me disais… c’est un peu bizarre. Tout le monde est un peu « nerd »», se souvient-elle. Il faut «beaucoup de temps» pour atteindre le haut niveau dans ce jeu de société «dominé par les hommes», souligne la Britannique de 61 ans, et «bon nombre de femmes n’ont pas ce temps-là».
Beaucoup de participants à l’évènement n’ont pas l’anglais pour langue maternelle, remarque aussi cette prof de maths. «La plupart des meilleurs joueurs s’appuient sur les mathématiques, car tout repose sur les probabilités et le calcul des chances… il n’est pas nécessaire de connaître la signification des mots», observe-t-elle. Le jeu requiert une grande mémoire visuelle d’énormément de mots en anglais, mais pas forcément de savoir parler la langue, ainsi qu’une dextérité en calcul mental pour maximiser les points attribués à chaque lettre.
«Malheureusement, je suis très mauvais en maths, pas comme les joueurs au sommet… je suis donc de niveau moyen», reconnaît Tan Jin Chor. Son prochain week-end sera encore dédié à un championnat de Scrabble, en Malaisie cette fois-ci. «Je perds beaucoup plus de parties que je n’en gagne», sait-il. «Mais j’adore ça.»