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« Nevermind » de Nirvana a 30 ans


Une sacrée claque cet album ! (Photo : DR)

Il y a 30 ans, le 24 septembre 1991, sortait Nevermind, deuxième album de Nirvana qui allait secouer la planète entière avec ses mélodies, ses sonorités «heavy» et son désenchantement dans lequel s’est reconnue toute une jeunesse. Retour sur un phénomène.

Ce fut une déflagration, un séisme même, sans réplique depuis, qui allait durer trois petites années. Le temps pour que l’icône de toute une jeunesse, Kurt Cobain, qui a canalisé son mal-être criant dans un rock remarquablement poignant, décide de se suicider, à l’âge de 27 ans, le 8 avril 1994. L’histoire est courte, pas forcément belle (avec son lot de drogues, de unes de tabloïds et de provocations, mêlée d’autodestruction), mais retient, au bout d’une course effrénée et chaotique, un album d’une puissance fédératrice peu commune qui renversa tout sur son passage.

Certes, Nevermind, sorti il y a 30 ans jour pour jour, n’est pas le seul héritage musical laissé par Nirvana. Avant cela, il y a déjà eu un premier disque, Bleach (1989), bien reçu en Angleterre – ce qui a permis au groupe de partir en tournée en Europe et de préparer le public au choc à venir. Évidemment, Incesticide (1992) s’écoute volontiers – bien qu’il soit avant tout une compilation de morceaux rares –, In Utero (1993) n’est pas un mauvais album, et MTV Unplugged in New York (1994) démontre tout le talent de son chanteur pour habiter ses compositions. Mais Nevermind joue dans une autre catégorie.

 

Guns N’Roses prend soudainement des rides

Il y a déjà le contexte de l’époque à prendre en compte. En un rien de temps, «ce disque a « ringardisé » le hard rock, alors très populaire, qui était superficiel, misogyne, moins intense», brosse Charlotte Blum, auteure de Grunge, jeunesse éternelle, ouvrage prévu le 29 septembre. Ainsi, le double album Use Your Illusion I & II des Guns N’Roses, paru une semaine auparavant, prend subitement de grosses rides. Nirvana braque en effet les projecteurs sur son creuset, la scène «grunge», musique à la croisée du metal et du punk, aux guitares mal peignées et à la désillusion en bandoulière.

Si la scène de Seattle et d’un peu plus loin en profite pour gagner en notoriété, et ce, bien qu’elle existât avant le phénomène (Pearl Jam, Alice in Chains, Soundgarden, Melvins), l’album, aujourd’hui, continue parallèlement d’éclipser ses pairs. «Il a jeté une ombre béante» sur d’autres formations cousines, poursuit-elle. «L’album Ten de Pearl Jam fête aussi ses 30 ans cette année, mais on n’en parle pas!» Aujourd’hui, on évoque aussi Nevermind pour de mauvaises raisons : le bébé nu dans la piscine sur la pochette, devenu adulte, porte plainte et réclame son dû.

«Entre Black Sabbath et les Beatles»

Ce que l’on peut retenir, c’est qu’en 1991, Nirvana a construit son succès comme il l’entendait : d’abord en changeant de batteur et en enrôlant Dave Grohl (depuis leader des Foo Fighters), à la frappe explosive. Ensuite en changeant de label (sur les conseils du groupe-ami Sonic Youth), signant chez DGC Records – structure qui appartient à David Geffen, qui a répandu le rock californien sur toute la planète. Enfin, en s’attachant les services de l’ingénieur du son Andy Wallace (Slayer) et du producteur Butch Vig jusqu’alors inconnu – il deviendra par la suite le batteur de Garbage. Un seul mot d’ordre est émis par le groupe : que ça sonne «heavy» …

Pour 65 000 dollars (soit 100 fois plus que pour Bleach), et passant de 8 à 24 pistes, Nirvana entre dans la légende. Nevermind, c’est un peu plus de 40 minutes de douceur et de déflagration, de calme et de tempête. Soit douze chansons oscillant entre «la méditation et la mêlée générale», comme le définit avec justesse Alex Ross, critique musical américain, dans son livre Listen to This. La recette de Butch Vig? «La rencontre entre Black Sabbath et les Beatles», synthétise Nicolas Dupuy dans son ouvrage Take One, les producteurs du rock.

Michael Jackson tombe de son trône

Résultat? L’album bouscule la concurrence et décroche la timbale, détrônant même quelques mois plus tard Michael Jackson, alors au sommet des charts avec Dangerous. Il se classera numéro dans huit autres pays, se vendra à des millions d’exemplaires (quinze officiellement, mais le double estimé), fera passer le rock «indé» dans le mainstream, et signera le début du déclin de Kurt Cobain, devenu du jour au lendemain, bien malgré lui, le porte-parole des adolescents mal dans leur peau.

Une audience réunie sous l’appellation «Génération X», en référence au livre de l’écrivain canadien Douglas Coupland, sorti quelques mois avant, qui raconte l’errance de trois jeunes sans aspiration, ni espoir. Elle s’identifie «totalement au regard désespérément punk que Cobain portait sur le monde», écrit Alex Ross. Un costume de prophète trop grand pour cet écorché vif au physique christique, qui préfèrera en finir. Un geste qui achèvera d’en faire un mythe.

Grégory Cimatti (avec AFP)

Billie Eilish, porteuse du flambeau ?

Si Nevermind lance la décennie 1990, ouvrant la voie à des groupes «à guitares» comme Smashing Pumpkins et Green Day aux États-Unis, ou encore Radiohead et Muse au Royaume-Uni, aujourd’hui, son ancien batteur, Dave Grohl, établit un autre arbre généalogique dans un échange avec Michael Rapino, boss de Live Nation (structure mondiale de concerts et festivals). À la question de l’héritage de Nirvana, il n’hésite pas : «Mes filles sont obsédées par Billie Eilish. La connexion qu’elle a avec son public est la même que Nirvana en 1991.»

Non, évidemment, Dave Grohl ne parle pas de la forme, Eilish ne s’exprimant pas sur fond de guitares rageuses. Mais le propos est le même que chez Kurt Cobain et la jeune chanteuse s’adresse à tous ceux qui ne s’y retrouvent pas dans une société trop calibrée. «Grohl a raison pour Eilish qui est anticonformiste, ne rentre pas dans une case», dissèque Charlotte Blum. «Elle parle à la jeune génération, répond à ses problématiques : dans une ère où les femmes dans la musique ont été très sexualisées, elle est arrivée avec un look singulier, des mèches vertes, des vêtements amples», acquiesce Benjamin Manaut, chef de projets chez Polydor/Universal.

Le responsable évoque le look néo-gothique du temps du premier album When We Fall Asleep, Where Do We Go? (2019). Mais la jeune femme (19 ans) refuse de se laisser étiqueter et brouille les pistes comme lorsqu’elle arrive en Marilyn Monroe version 2020 sur le tapis rouge d’un gala new-yorkais. La manifestation d’une liberté assumée, comme celle d’être autant de personnages qu’elle veut. Nirvana s’amusait aussi à s’éloigner du combo jeans déchirés-tee shirt délavés, en arborant le costume strict à la Beatles ou des robes, afin de lutter, à sa manière, contre le sexisme présent dans le rock.

Autre point commun avec la jeune artiste : la gestion de la notoriété soudaine. Ainsi, le second album de Billie Eilish, sorti cet été, Happier Than Ever (un «plus heureuse que jamais» assez ironique), traite principalement du poids du succès et d’une notoriété plutôt encombrante. Comme In Utero de Nirvana, traversé par les nombreux questionnements du groupe après le tsunami Nevermind.

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