MUSIQUE Après Brat, en 2024, Charli XCX était déjà ailleurs. Avec Music, Fashion, Film, son nouvel opus, elle continue de faire de l'excès un super carburant.
Trop, tout le temps
Plus que jamais, un album, une fois publié, est accompagné de tout un tas de prolongations. Taylor Swift décline ses sorties en pochettes, titres bonus et versions réservées à certains distributeurs. Billie Eilish sort des morceaux en versions ralentie, accélérée ou isolée vocalement. Brat de Charli XCX (2024) a connu son extension deluxe, ses remix et ses collaborations. Chaque disque ouvre une série de portes et le public participe lui aussi à cette accélération. Sur TikTok, un extrait de quinze secondes peut tourner pendant des mois avant la chanson complète. Sur Spotify, le compte à rebours commence avant que l'album existe dans les tympans. Sur Instagram, chaque détail dévoile un indice. Une photo floue prise en studio confirme-t-elle un retour? Une suppression d'archives équivaut quasiment à un communiqué de presse.
La pop se regarde aujourd'hui comme une série dont chaque publication constitue un épisode. Cette course produit une situation un peu absurde. Les artistes doivent entretenir l'attention tout en répondant au reproche d'omniprésence. Une pause s'avère inquiétante; une sortie rapprochée est excessive. Rihanna reçoit depuis des années la même question sur son prochain album. Taylor Swift voit chacune de ses annonces provoquer à la fois une mobilisation mondiale et un «débat» sur la place qu'elle occupe. Charli XCX a vu Brat passer du statut de disque à celui de phénomène graphique : le vert de la pochette s'est retrouvé sur les écrans, les pancartes, les vêtements et les comptes de marques.
Après une telle déflagration, le scénario classique aurait offert à Charli XCX une retraite mise en scène, suivie d'un retour présenté comme une métamorphose. Les projets s'enchaînent, les formats se mélangent, ce n'est pas nouveau, la musique croise la mode et le cinéma. Cette abondance renvoie à la cadence imposée aux figures pop, à savoir rester visible, alimenter les plateformes et maintenir le plus possible la discussion. Le rythme de XCX serait finalement celui d'une artiste qui préfère saisir une idée pendant qu'elle vibre au lieu de la conserver jusqu'à sa transformation en événement prestigieux. Une chanson peut rester brève et un disque compact.
Le brouillon vivant
Cette profusion a une histoire. Le parcours de Charli XCX ressemble à un dossier empli de versions, de collaborations, de morceaux d'un projet à l'autre et de chansons devenues cultes... avant leur sortie officielle. En 2017, des démos destinées à son troisième album sont diffusées en ligne après le piratage de ses fichiers. Les fans rassemblent ces titres, leur attribuent une pochette, un ordre et même un nom, XCX World. L'album fantôme acquiert alors sa propre légende, façonnée à plusieurs mains et hors du calendrier prévu par sa maison de disques. Charli répond à cette période par une accélération spectaculaire. La même année, elle publie deux mixtapes : Number 1 Angel en mars, puis Pop 2 en décembre. La première aurait été enregistrée en deux semaines. La seconde réunit autour d'elle une distribution qui a l'air d'une fête organisée sur plusieurs fuseaux horaires : Tove Lo, Caroline Polachek, CupcakKe, Pabllo Vittar, Carly Rae Jepsen, Dorian Electra ou Tommy Cash. Charli occupe le centre du morceau tout en laissant les autres en modifier la forme.
Cette manière de travailler atteint son expression la plus claire au printemps 2020 : confinée à Los Angeles, elle annonce how i'm feeling now lors d'un appel Zoom ouvert à un millier de fans. L'album sera écrit, enregistré et publié en cinq semaines. Elle partage des maquettes, sollicite des avis et montre des essais de pochettes – il s'agit bien d'un feuilleton collectif. Chaque décision conserve la chaleur du moment où elle a été prise; les défauts, les hésitations et les changements de direction participent au portrait. En 2024, Brat and it's completely different but also still brat reprend morceau par morceau l'album original avec, cette fois Billie Eilish, Ariana Grande, Bon Iver, Robyn ou The 1975. Le remix de Girl, so confusing accueille Lorde, à qui le texte semblait s'adresser; une gêne privée se change en dialogue public, et en tube partagé. Cette abondance possède donc une direction personnelle. Charli continue son chemin en publiant, préfère la série au verdict définitif, la conversation au grand dévoilement, l'énergie d'une idée à son installation sous vitrine. Son œuvre s'écrit au présent, «en groupe». Et le brouillon y gagne un statut, celui d'une forme pleinement vivante.
La vitesse a un son
Avec Charli XCX, l'abondance commence en studio. Finn Keane raconte qu'une première forme peut surgir en une demi-heure : quelques minutes pour bâtir la piste, quatre ou cinq prises vocales, puis un montage. Von dutch est né le jour même où ils achevaient Speed Drive, sa contribution à la bande originale de Barbie (Greta Gerwig, 2023). Après deux ou trois heures sur la commande du film, Keane ressort une instrumentale laissée en attente et Charli XCX l'enregistre d'un bloc. Ce changement de programme donnera l'un des morceaux les plus tranchants de Brat. La vitesse agit jusque dans l'arrangement. Charli demande souvent aux producteurs de laisser une piste encore nue, afin que sa voix puisse en fixer le mouvement.
Club classics part d'un fragment parlé prélevé par George Daniel dans une interview, découpé sur un rythme sommaire. Elle entend la boucle dans sa cuisine et trouve le sujet : les artistes qu'elle voudrait entendre en club. La version finale conserve cet échantillon et l'assoit sur une Pulsar-23, boîte à rythmes analogique russe au son instable. Le morceau est ensuite testé à plein volume dans le petit club aménagé chez elle. Cette façon de faire explique la force de Brat; les titres utilisent une palette réduite, de la basse dense aux synthétiseurs acides en passant par la percussion sèche et la voix très proche, mais chaque élément change sans arrêt de texture. Le disque paraît massif grâce à la distorsion et aux brusques retraits plutôt qu'à une accumulation de pistes.
Dans 360, le refrain «Bumpin' that» désigne le morceau que l'on repasse; dans 365, la même formule tourne jusqu'à l'obsession. Charli imaginait ce dernier titre comme un club composé de plusieurs salles. À chaque porte, les basses, la profondeur et la netteté se modifient : la nuit se poursuit par transformations acoustiques, bien plus que par le schéma couplet-refrain. Elle garde aussi ce que le studio efface d'ordinaire. Girl, so confusing a été chantée au Mexique, à la fin de la tournée «Crash», avec une voix fatiguée. Puis, la veille de la sortie de Brat, Charli révèle à Lorde qu'elle est le sujet du morceau. Lorde propose de répondre; le remix prend forme en trois jours. L'urgence est bien la règle du jeu.
Ne jamais s'arrêter
Music, Fashion, Film donc, soit onze morceaux, trente minutes, quelques mois après la bande originale de Wuthering Heights d'Emerald Fennell. Charli voulait ralentir après Brat; une poussée d'idées pendant la Fashion Week parisienne décide du contraire. Le disque garde cette brièveté d'origine. Photographiée par Aidan Zamiri, la pochette réunit John Cale, Marc Jacobs et Martin Scorsese dans une cuisine en noir et blanc, chacun incarnant l'un des trois mots du titre. Charli s'efface de l'image : au moment où son visage pourrait garantir les ventes, elle préfère afficher trois créateurs âgés et faire de l'album un programme de travail plutôt qu'un autoportrait.
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