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«On a été éduquées comme ça» : à Luxembourg, la marche du ras-le-bol


La foule des grands jours. (Photos : georges noesen)

Des centaines de personnes ont défilé vendredi soir dans la capitale à l’appel d’Ask for Angela pour dénoncer les conseils qui font peser sur les femmes la charge de leur propre sécurité.

La manifestation s’est élancée, vendredi soir, de la place Hamilius pour se rendre vers la place Guillaume-II au son de sifflets stridents. Le choix de démarrer la marche dans cette cacophonie n’était évidemment pas anodin de la part de l’ASBL organisatrice, Ask for Angela : le sifflet fait partie de ces objets recommandés aux femmes pour se protéger et que sa présidente, Terri Allington, qualifie ironiquement de «sifflet magique». Placée sous le slogan «Les femmes devraient pouvoir marcher sans avoir peur», la manifestation intervenait après plusieurs agressions de femmes au Luxembourg ces dernières semaines.

Parmi les centaines de personnes réunies, Kelsey Hopper et son compagnon. Le 30 août dernier, cette jeune femme a été frappée puis poursuivie à Hamilius. Venant de Chicago, la trentenaire pensait qu’«au Luxembourg, c’était extrêmement sécurisé, mais maintenant, j’ai l’impression que c’est pire». Pour elle, la capitale a «les problèmes d’une grande ville, mais encore les solutions d’une petite ville».

Dans le cortège, les femmes racontent une vigilance de tous les instants. «Comme toutes mes copines, toutes les femmes que je connais, j’ai au moins une histoire à raconter où je ne me suis pas sentie en sécurité», témoigne Anne-Laure, 39 ans, venue d’Esch-sur-Alzette. «Parfois, je ne sors pas, parce que j’ai peur de rentrer toute seule.»

Cette autocensure dans l’espace public ne date pas de ces derniers mois, après la vague d’agressions : «On a été éduquées comme ça.» Elle court beaucoup et ses parents lui ont toujours interdit de le faire seule à la nuit tombée. «Mes amis hommes me disent qu’une balade le soir, c’est beau. Pour moi, me promener le soir dans un parc à Luxembourg, c’est synonyme de danger.»

«Rien n’a changé» en 40 ans

Un peu plus loin, Sarah et ses deux amies de 21 et 22 ans brandissent leurs pancartes : «Siffle-moi, je te crame», «Me suivre n’est pas me séduire». Elles énumèrent, mi-amusées, mi-énervées, les conseils reçus depuis l’adolescence : ne pas rentrer trop tard, ne pas s’habiller trop court, être accompagnée, «avec un homme de préférence». «On fait attention même en journée, pas seulement la nuit», précise l’une d’elles.

Pour nombre de manifestantes, «c’est très important de ne pas le faire contre les hommes, mais avec eux, insiste Anne-Laure. Un homme qui croise trois femmes seul la nuit n’a pas peur. Nous, on a peur. Physiquement, ils ne le ressentiront jamais, mais intellectuellement, ce travail est possible.»

Les hommes, justement, sont présents dans le cortège, accompagnant une compagne, une sœur ou une amie. Comme Grégoire qui trouve «fou» qu’on demande aux femmes de se protéger elles-mêmes. C’est pour lui le fruit de «l’éducation patriarcale classique» dont il a pris conscience grâce aux témoignages de ses amies.

N’apprenez pas aux femmes à fuir. Apprenez aux hommes à s’arrêter!

Des idées pour changer la donne? Kelsey Hopper attend des actes politiques. Cumulant trois emplois, elle n’a pas «le temps de penser à (se) protéger» : «C’est le rôle du gouvernement. Je paie des impôts pour ça.» Elle aimerait que posséder une bombe au poivre soit légal, cela la tranquilliserait.

Quant aux trois jeunes femmes, elles doutent de l’efficacité de mesures purement sécuritaires. «La Ville peut mettre la police, créer des espaces pour les femmes, mais si les gens ne sont pas éduqués, ça ne sert à rien : on ne sera en sécurité que dans ces espaces-là.»

Aperçue dans le cortège, Joëlle Schrank, désormais à la retraite, mais qui a longtemps été directrice de l’association Femmes en détresse, dresse le même constat. Pour elle, «rien n’a changé» en 40 ans et tout doit commencer à l’école : «Il faut éduquer les jeunes dès 12 ans à l’égalité, leur dire qu’une minijupe ou un décolleté, ce n’est pas une provocation.» Et de rappeler que la rue n’est pas le seul lieu du danger : «C’est surtout à la maison qu’on n’est pas en sécurité en tant que femme.»

Attablés en terrasse, Natalia et Ludovico lisent le flyer qu’on vient de leur remettre et regrettent de ne pas avoir su plus tôt que la marche avait lieu. Devant eux passe une pancarte qui résume l’esprit de la soirée : «Don’t teach her to run. Teach him to stop!» («N’apprenez pas aux femmes à fuir. Apprenez aux hommes à s’arrêter!»)

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