Armée aussi bien d’un vieux synthé analogique que de l’IA, la compositrice française DeLaurentis explore pour le Printemps de Bourges l’héritage laissé par les pionnières de la musique électronique.
Avec un ancien énorme synthétiseur analogique, ou par le clonage de voix grâce à l’intelligence artificielle, la productrice DeLaurentis voyage dans le temps pour rendre hommage aux pionnières de la musique électronique.
Sa création, conçue pour sa présentation mercredi au Printemps de Bourges, résonne avec l’actualité moins de deux mois après le décès à 94 ans d’Éliane Radigue, figure de la musique concrète qui chemina aux côtés de Pierre Schaeffer puis Pierre Henry, sans bénéficier de la même lumière.
Pour l’occasion, DeLaurentis jouera sur un ARP 2500, synthétiseur modulaire rare, tout droit venu des années 1970 et instrument de cœur d’Éliane Radigue. De quoi rappeler que les débuts de la musique électronique ont attiré chercheuses, ingénieures et compositrices.
«Elles se retrouvaient à la BBC, dans des laboratoires de recherche à créer ces nouveaux instruments, mais, souvent, elles étaient dans l’ombre d’autres compositeurs traditionnels avec la partition, la mélodie, l’harmonie», raconte la productrice française, devant deux pads lumineux sur lesquels elle joue.
«Elles amenaient le côté « sound design », ce qu’on appelle aujourd’hui l’habillage sonore, donc ce n’était pas considéré comme de la composition à l’époque», ajoute-t-elle.
Par conséquent, leur nom n’était pas mentionné dans l’œuvre finale. La compositrice américaine Wendy Carlos est ainsi connue pour avoir revisité, sur un synthétiseur Moog, l’œuvre baroque de Purcell pour A Clockwork Orange de Stanley Kubrick (1971).
Mais elle n’a pas été créditée dans la première édition de la bande originale du film. L’omission depuis a été réparée. «Mais c’est pour dire que ces pionnières ont mis du temps à revenir…», glisse DeLaurentis.
Univers sans limites
«Quand on commence à produire de la musique et qu’on est une femme, évidemment, c’est important d’avoir des figures pour avoir des exemples, des gens à admirer», souligne-t-elle. Elle-même a été influencée par la musicienne expérimentale américaine Laurie Anderson, rare rescapée de cette invisibilisation, auréolée de succès dès 1981 avec O Superman.
Comme ses pairs, DeLaurentis aime passer ses journées au milieu de ses machines, pour créer un nouveau langage artistique, comme en témoigne son dernier album, Musicalism, sorti début 2025.
Cette exploratrice sonore – qui revêt souvent des combinaisons – voyage dans un univers sans limites, où planent des instruments organiques (piano) et technologiques (synthétiseur, contrôleur, pad), dont l’IA.
«Je vais hybrider ma voix avec des sons et, avant l’intelligence artificielle, ce n’était pas possible : c’est ce qu’on appelle le clonage vocal», explique Cécile Léogé, de son vrai nom, qui travaille avec l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) et le laboratoire de recherche de Sony, basé à Paris.
En plus de donner vie à de nouvelles sonorités, l’IA réinvente ses concerts : «Pendant que je chante, sur un écran, des visuels s’animent et réagissent par rapport à la hauteur de mes notes, mon volume, toutes les aspérités qui peuvent être liées à la voix», s’enthousiasme-t-elle. «C’est vraiment un travail sur l’IA qui m’intéresse, un peu à l’opposé de ce dont on parle aujourd’hui», reconnaît-elle.
Rapport «éthique» à l’IA
L’IA générative, capable de créer des titres à partir d’une commande textuelle, bouscule l’industrie musicale et ses acteurs, qui dénoncent également une technologie entraînée sur un catalogue mondial censé être protégé par le droit d’auteur.
La productrice estime que l’intelligence artificielle, sous diverses formes, peut participer au processus de création. Mais si elle génère entièrement un titre «sans aucune autre intervention» humaine, «tu ne peux pas signer une œuvre en disant que tu l’as composée», tranche-t-elle. «Je pense que c’est aussi un rapport à soi, à son éthique.»
«Aujourd’hui l’IA ne fait que reproduire des répertoires existants, il n’y a pas d’originalité, donc je pense que ça ne concerne pas vraiment les musiciens et les créateurs parce que, nous, on a toujours envie de quelque chose de nouveau», considère-t-elle.
«C’est pour ça que j’utilise des IA un peu parallèles», résume DeLaurentis qui, comme les pionnières du siècle dernier, rêve de faire surgir «ces sonorités qui n’existent pas encore».