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[Magazine] En Ukraine, les créations «féroces» de Bob Basset


(Photo : afp)

À la Fashion Week de Kiev, qui s’est déroulée début septembre sous les alertes aux drones russes, Sergii et Arina, les deux créateurs de la marque ukrainienne Bob Basset, prisée des artistes de la scène metal, ont présenté leur première collection.

Depuis l’été, les journées de la capitale ukrainienne sont rythmées par d’incessants raids aériens, et cette année les défilés de la Fashion Week se déroulent entre deux alertes, poussant tout le monde aux abris. Mais les créateurs de la marque Bob Basset s’affairent : Serhiï serre la sangle d’un masque au long bec de cuir noir, Arina ajuste un sabot clouté. «On veut avoir le temps de dire ce qu’on veut dire», s’agace la créatrice de 28 ans, à quelques heures de la présentation de sa première collection. Et si les drones viennent interrompre la performance, elle se poursuivra en sous-sol, à la lumière des téléphones s’il le faut, assure Arina.

Avec son père, Serhiï, artiste plasticien de 50 ans, Arina dirige l’atelier Bob Basset, installé à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, à une trentaine de kilomètres de la frontière russe. Arrivés la veille en minibus, créations sous le bras, père et fille veulent profiter de la Fashion Week de Kiev pour montrer que, malgré les bombes, Kharkiv continue de vivre. Qu’on y trouve encore des artistes capables de «transformer le code visuel du monde, de placer l’Ukraine sur la carte», résume Serhiï.

Tandis qu’Arina ajuste le lacet d’un corset, l’alarme se met à hurler : les drones à réaction russes s’approchent de la capitale. Les agents de sécurité évacuent le public. Dehors, une femme en robe rouge pose pour un photographe. Une lourde explosion. Elle sursaute, puis sans attendre, reprend sa pose en souriant. Au loin, un panache de fumée noire s’élève parmi les immeubles.

Pendant la guerre, chacun doit devenir un peu plus féroce, se faire pousser des crocs

De retour dans la grande halle, un tourbillon de tissus bigarrés et de broderies ukrainiennes témoigne de la prochaine tendance printemps-été : il y aura de la couleur. Mais pas chez Bob Basset. Devant de grandes tentures noires, les créateurs ajustent un plastron de plumes en cuir noir, assorti à un masque de cheval noir. Pour sa première collection, intitulée «Mutabor» («Je me transformerai», en latin), Arina a choisi de donner un corps aux créatures imaginées par son père, leur ajoutant pattes griffues, cuirasses de plumes et longues queues de cuir. «J’ai l’impression que pendant la guerre, chacun doit devenir un peu plus féroce, se faire pousser des crocs», explique la créatrice. «Tu acquiers quelque chose de l’animal qui te rend plus fort.»

Avant la guerre, Bob Basset s’est forgé une réputation internationale grâce à ses inquiétants masques de cuir, portés notamment par des musiciens des groupes de metal Korn ou Slipknot. Mais, en 2022, l’atelier ferme. Les troupes russes arrivent aux portes de Kharkiv, la famille prend la route de l’ouest. Loin de sa ville, Serhiï s’enfonce dans la dépression. Laissant sa femme et ses enfants à l’abri en Europe, il rentre à Kharkiv, sous les bombes. «J’ai peur», reconnaît-il. «Mais j’ai encore plus peur de ne plus rien pouvoir faire demain.»

Portant lui-même un masque pour cacher un fort strabisme, il a fait de l’objet le cœur de son travail, un moyen de réinventer une identité. Serhiï se met alors à en créer gratuitement pour les soldats blessés, désireux de dissimuler leurs cicatrices. Arina le rejoint, et malgré les nuits sans sommeil, l’atelier de Kharkiv reprend vie. «Si je n’étais pas revenue, cette création n’aurait jamais existé», dit-elle.

À quelques minutes du lancement, Arina semble stressée. Avant son départ pour Kiev, l’angoisse la réveillait la nuit, les bombardements russes ciblant désormais les entrepôts et centres logistiques, compliquant le travail des créateurs. «Si quelque chose tombe sur l’atelier, tout ce que nous avons fait pendant un an disparaît», dit-elle. «Chaque jour, il y a cette sensation qu’on a très peu de temps. Quelque chose peut arriver et tu ne pourras jamais terminer.»

Pour l’instant, pas d’alerte en vue. Quelques notes de violoncelle et, silencieusement, les mannequins s’avancent dans la foule, visages masqués, sous les flashs des téléphones et dans un chaos musical. La performance s’achève dans un mélange d’applaudissements et de sirènes antiaériennes. Une femme s’approche de Serhiï pour le féliciter, vêtue d’une robe faite de morceaux de drones. Dans la cour, Arina sourit, malgré les détonations de la défense antiaérienne dans le ciel de Kiev. Elle a l’habitude. À Kharkiv, dit-elle, «il ne reste plus que ceux qui sont capables de créer dans ces conditions».

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