Fraîchement récompensé à la Mostra de Venise, le documentaire Naza, qui expose les témoignages de soldats israéliens sur les massacres de civils à Gaza, est dans le viseur du gouvernement de Netanyahu.
À Ashdod, ville portuaire située près de Tel-Aviv, un artiste de rue a peint sur un mur les portraits des réalisateurs du documentaire Naza, ovationnés le week-end dernier à Venise. Mais ce n’est pas un hommage : leur visage est barré du mot «TRAÎTRES». À un mois de législatives disputées en Israël, ce film, qui donne la parole à des sources israéliennes anonymes accusant l’armée de tuer de nombreux civils à Gaza, a déclenché une tempête politique, ainsi qu’une pluie de menaces et d’intimidations visant ses auteurs et leurs proches. Signe du climat ambiant, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a annoncé vouloir proposer un projet de loi visant à «déchoir de leur citoyenneté les personnes qui diffament les soldats de Tsahal». «Leur place n’est pas parmi nous», a-t-il déclaré dans une vidéo publiée mercredi sur X.
Au même moment, à Savyon (centre), des dizaines de personnes manifestaient devant le domicile des parents de Rachel Szor, coréalisatrice du film avec Yuval Abraham, en scandant «Vous n’êtes pas les bienvenus ici!». Le rassemblement était organisé par un influenceur d’extrême droite, Mordechai David, proche du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir. «Ce n’est que le début!», a-t-il assuré. À Ashdod, l’auteur des portraits muraux s’emporte contre les réalisateurs, qui se trouvent actuellement à l’étranger, en les couvrant d’insultes. «Je n’ai absolument aucune sympathie pour tous ces pro-Palestiniens qui parlent depuis l’étranger», dit Dudi Shuval.
Dommages collatéraux
Ces réactions illustrent l’exacerbation du sentiment nationaliste à l’approche des élections du 27 octobre, où la guerre lancée à Gaza en réaction aux attaques du 7 octobre 2023 sera un sujet central. La colère, principalement portée par la droite et l’extrême droite, a été renforcée par la longue ovation reçue la semaine dernière par Naza à la Mostra de Venise, où il a en outre reçu le prix spécial du jury.
Le documentaire repose sur les témoignages anonymes de 24 soldats et membres des renseignements israéliens qui exposent la façon dont, d’après eux, les forces israéliennes tuent intentionnellement de nombreux civils lors de frappes contre le mouvement islamiste Hamas. «NAZA» est l’acronyme militaire désignant les «dommages collatéraux» estimés avant chaque frappe, selon le documentaire. «Nous voulions entendre, avec le plus de détails possible, à quoi ressemblaient les mécanismes de mise à mort à Gaza, comment ils fonctionnaient», avait expliqué Yuval Abraham lors d’une interview à Venise. «Les agents des services de renseignement israéliens à qui nous avons parlé nous ont expliqué à quel point ce massacre est systémique», a déclaré le coréalisateur en recevant son prix.
Il a également souligné qu’il était «vraiment» et «particulièrement important (…) que les Israéliens regardent ce film», car «c’est notre pays qui commet ces crimes». Selon un militaire israélien interrogé, jusqu’à 500 personnes ont été tuées dans des frappes israéliennes ayant visé un seul objectif humain : «S’ils veulent qu’il meure, il meurt», a résumé Rachel Szor. Mais la majorité des témoins se défendent, expliquant que les unités dans lesquelles ils opèrent relèvent de l’élite de l’armée : «Mon rôle est technique», «je n’étais qu’un petit rouage», disent les uns. Pour un autre, à qui Yuval Abraham demande s’il n’est pas en train de décrire un massacre de masse, «c’était un jeu».
«Trahison d’État»
L’armée a fermement démenti ces affirmations, assurant tout faire pour éviter les pertes civiles et reprochant au documentaire de donner la parole à des personnes anonymes dont la participation aux opérations à Gaza ne peut être vérifiée. Et les responsables politiques ont quasi unanimement condamné le documentaire. Gadi Eisenkot, principal rival de Benjamin Netanyahu, a dénoncé lundi sur X «une atteinte à l’État d’Israël à un moment difficile». Le patron du parti Les Démocrates, Yair Golan, s’est fendu le même jour d’un lapidaire «Je condamne». Il a aussi accusé le Premier ministre de se servir de cette affaire pour détourner l’attention des critiques sur sa gestion du 7-Octobre, qui s’étaient renforcées ces dernières semaines.
En Israël, critiquer la façon dont l’armée mène ses opérations à Gaza est tabou. En marge de la Mostra, Yuval Abraham déplorait l’absence de «discussion au sujet des crimes qui ont été commis» dans le territoire palestinien, accusant les autorités «d’empêcher les gens d’en parler». Rare voix dissonante, le mouvement israélo-palestinien Standing Together a salué un film qui «révèle un nouvel aspect de la guerre d’anéantissement à Gaza». Mercredi, le ministre de la Culture Miki Zohar, qui a accusé les réalisateurs de «trahison d’État», a saisi les services de renseignement intérieur pour réclamer une enquête sur les sources anonymes du film.
Naza, de Rachel Szor et Yuval Abraham.
Sortie le 30 septembre.