Secteur emblématique du capitalisme, la mode est l’une de ses plus puissantes industries et l’un de ses plus efficaces pourvoyeurs d’imaginaire. Giulia Mensitieri démystifie ce monde où précarité et exploitation côtoient luxe et prestige social.
Elle est catégorique : «Comment peut-on être habillé en Chanel et ne pas avoir de quoi régler une bière au bar le soir?». Après quinze années d’enquête, l’anthropologue Giulia Mensitieri raconte dans La mode : le plus beau métier du monde les coulisses d’exploitation et de précarité de cette industrie du prestige. Son travail, qui paraît ce jeudi sous la forme d’un roman graphique chez Delcourt, est illustré avec créativité et noirceur par le dessinateur Danicollaterale. Il n’est que la version dessiné d’un premier livre-enquête sorti il y a quelque années aux éditons La Découverte.
La vision est oppressante : une dizaine de femmes s’affairent de nuit dans un petit appartement parisien autour d’un bout de tissu qui doit devenir une robe de haute couture. Leur travail sera vendu entre 70 000 et 100 000 euros, mais chacune repartira avec une enveloppe de liquide équivalente au SMIC horaire. Ces petites mains de la couture peuvent être «des étudiantes, des ouvrières, des personnes issues de l’immigration asiatique ou des couturières professionnelles, appelées en renfort», raconte la doctorante en anthropologie sociale et chercheuse au CNRS, qui a visité l’un de ces ateliers qui tournent à plein régime avant une Fashion Week.
«Rémunération au prestige»
Le secteur de la mode et de l’habillement pèse plus de 3% du PIB français, davantage que l’automobile, et fait vivre près d’un million de personnes, selon la Fédération de la haute couture et de la mode. Pourtant, il reste l’un des moins documentés. «C’est un univers surexposé, ultra-visible dans les magazines, les affiches, sur internet, mais dont on ne sait rien», souligne la chercheuse italienne. Elle a toutefois pu le pénétrer grâce à la soif de «légitimation intellectuelle» de ce milieu jugé futile, flatté de l’intérêt d’une anthropologue.

Parmi les réalités économiques soulevées dans cette immersion : le «travail de la dette». Il n’est en effet pas rare que les grandes agences avancent aux modèles tous leurs frais, de la coiffure au taxi, puis leur en demandent le remboursement, ce que la plupart ne pourront jamais faire. Règne également la «rémunération au prestige». «Plus le magazine est prestigieux, plus vous pouvez être certain que les gens ne sont pas payés. C’est une règle. Les pages dites « édito » (NDLR : séries de mode publiées hors publicité) sont le plus souvent réalisées gratuitement», relève Giulia Mensitieri.
Certains photographes paient même pour travailler, en avançant l’hôtel, la camionnette et les repas de l’équipe, pensant investir sur leur carrière». D’autres sont rétribués en nature, avec un bon d’achat chez la marque, qui y «gagne doublement». Une rédactrice en chef portant un sac à 20 000 euros remet ainsi une enveloppe de 100 euros à un(e) photographe pour 48 heures de travail, lui disant : «Tu as eu de la chance d’être là». Cette phrase a d’ailleurs donné son titre à la thèse de doctorat de la chercheuse, aujourd’hui au CNRS à Lille.
Tentatives de censure
«La mode a sa manière propre et sa violence spécifique, qui consiste dans la juxtaposition et la coexistence d’univers et d’objets extrêmement luxueux, de la production de ces imaginaires luxueux, et puis de formes de rétribution, de travail et d’exploitation qui peuvent être extrêmes», souligne-t-elle. Le secteur ne compte aucune représentation syndicale, hormis le patronat. «C’est un milieu dans lequel on ne peut pas dire : « je suis en galère, je suis en burn-out, je me fais exploiter, je n’ai pas d’argent pour payer mon loyer, ça fait six mois que je ne suis pas payée… »», déplore-t-elle.

Aux jeunes que ce monde fait rêver, elle conseille de «prendre le beau mais de savoir quels sont ses droits». Si l’autrice ne cite aucune marque, elle constate pourtant que les tentatives de censure sont récemment multipliées, notamment par l’annulation de certaines de ses interventions. «Je ne suis pas journaliste, je ne me place pas sur le plan moral, mon but n’est pas de dénoncer, mais d’illustrer comment ce pan du capitalisme fonctionne», souligne-t-elle.
La mode : le plus beau métier du monde,
de Giulia Mensitieri. Delcourt.