Le Casino entame la dernière étape de son programme FORA, concentré depuis mars sur une approche expérimentale et des projets en cours d’écriture. Trois nouvelles offres ponctuent l’idée. Avant un retour à la normale en 2027?
Jeudi, le Casino ressemblait à un vaste chantier, à la croisée de la jardinerie et du magasin de bricolage. Au sous-sol, un écosystème fait de plantes mêlées au sel, au sable et aux moisissures. Juste au-dessus, une machine composée de tubes PVC et un parcours avec de la paille, de la pierre et du bois. À l’étage, enfin, une énorme estrade métallique façon échafaudage avec, en son centre, un four en pierres réfractaires. Et la livraison d’argile devait arriver dans la journée… Même l’équipe technique, habituée à la clandestinité, a ici le droit à sa salle avec, bien en évidence, un bar pour les extras. Un fourre-tout qui, jusqu’en janvier 2027, va s’activer de manière plus ou moins aléatoire. C’est tout le principe de FORA.
Rembobinons. Pour fêter ses 30 ans, le Casino, dès mars, s’est imaginé en «forum de découvertes, d’échanges et de rencontres», profondément attaché à ce terme né dans la Rome antique et qui lui colle à la peau. Le but? Sortir des habitudes formatées et miser sur les pratiques expérimentales avec, au bout, une évidence qu’il faut rappeler : si le musée est un lieu d’exposition, c’en est aussi un de création et de production. Une plateforme, flexible et aventureuse donc, qui, selon le directeur Kevin Muhlen, s’impose comme un «espace d’art vivant» et «lieu de pensée critique où les esthétiques dialoguent et se questionnent». «Toute l’année, on a cherché à déconstruire, ou du moins à décloisonner, le format de l’exposition», confirme à son tour la commissaire Stilbé Schroeder.
«Vivre et faire vivre le musée»
Une avancée qui s’articule en trois phases avec, comme fil rouge, l’œuvre vénéneuse de Bianca Bondi, «Notes on Weathering», la seule qui court sur toute la période de FORA (et d’ailleurs toujours en développement). Aux côtés de cet environnement rampant ayant redonné vie aux caves du Casino avant de gagner l’étage, il y a eu, au printemps, un focus sur les environnements virtuels, et en été, des performances. Même si l’automne tarde, il fait lui la part belle à la notion de lieu et les manières de l’investir. «Il s’agit de l’habiter différemment», précise Kevin Muhlen, invitant alors le public à se l’«approprier» à travers des propositions non «figées» dans le temps et l’espace. En un mot, «vivre et faire vivre le musée».

(Photo : emile demerliac/casino)
Si l’initiative pose pour l’établissement quelques problèmes, ou plutôt impose des adaptations en termes de communication, de médiation, d’anticipation et de projection, il accouche de singulières démonstrations. La plus étonnante reste celle intitulée «The Heart Room» de Christoph Meier (artiste passé au Casino en 2018) et Ute Müller, une œuvre qui trouble la chronologie de l’exposition et ses intentions. D’abord parce que la construction progressive de cette installation massive, avec sa tribune-amphithéâtre surmontée d’une cheminée, est à voir par le public jusqu’à la Nuit des musées (le 10 octobre), premier «grand moment collectif» avant un second programmé pour la Luxembourg Art Week.
Ensuite parce que tout est fabriqué sur place, à l’image de cette céramique qui sortira des flammes d’un four à 1 000 degrés pour ensuite l’habiller. Un work in progress, prolonge Stilbé Schroeder, qui donne à l’œuvre les airs de «sculpture sociale» (comprendre autour de laquelle gravitent des artistes, des architectes et des spectateurs) et impose une idée : «De se dire qu’il n’y a rien qui arrive tout fait, que l’on a juste à accrocher. Tout est œuvre, et tout fait œuvre!», martèle la commissaire. Quant à imaginer ce qu’elle deviendra les prochaines semaines, c’est encore à voir : «On ne sait pas encore comment elle sera investie, comme les gens vont se l’approprier», explique-t-elle. «C’est le parcours que l’on veut mettre en avant, pas la finalité», disait Kevin Muhlen en mars. Depuis, la formule s’est affinée : «L’exposition n’est pas une science exacte», dit-elle.
Trek en Auvergne pour bébés
En attendant de savoir si le four donnera lieu, comme au Mudam, à des soirées pizza, servira à réchauffer le café ou deviendra un foyer rassurant devant lequel on chante, on pourra toujours vagabonder dans les deux autres expositions. Petite indication toutefois pour la première : elle est destinée aux enfants de moins de deux ans – une première dans l’histoire du Casino – et à leurs familles. Dans l’ancienne salle dédiée aux activités pédagogiques, les bébés peuvent ainsi «explorer une exposition», certes de manière «moins intellectuelle, plus sensorielle», dit Véronique Kesseler, responsable du service des Publics au musée. Le petit dispositif, à arpenter et à manipuler, ne cache non plus rien de ses origines, reconnaissables dans les matériaux employés (notamment la roche volcanique) et son appellation («Bébé Trek») : l’Auvergne, terre de randonnées, et la ville de Clermont-Ferrand, celle de Mille formes, centre d’initiation à l’art qui a produit l’œuvre.

(Photo : patty neu/casino)
Celle qui suit est toute aussi ludique et participative, mais aussi pour plus grands. «Pipes Have Their Ways» s’impose comme une tentaculaire machine sonore avec ses longs tuyaux d’arrosage. Ses hottes de ventilation, robinets et autres gadgets la transforment en un orgue bricolé main – l’artiste, Emile Demerliac, s’est justement inspiré d’un manuel de construction datant du XVIIIe siècle dédié à l’instrument. Sa version, «accessible, démocratique» et plutôt fun, ne manque clairement pas de souffle. Gageons qu’après cette année anniversaire intense, le Casino retrouve le sien et un rythme, comme un cadre, peut-être plus rassurant. Rendez-vous en 2027 pour la réponse. D’ici là, il aura au moins cherché à prouver qu’il ne porte pas dans son nom l’apposition «Forum d’art contemporain» pour rien.