De Catherine Meurisse à Blutch en passant par Manu Larcenet, de grandes figures de la BD font leur rentrée le mois prochain. Revue de détail.
Malgré un début d’année morose, la BD s’offre une rentrée offensive, avec le retour de plusieurs auteurs de premier plan. La sortie de leurs albums, ces prochaines semaines, précède l’offensive à l’automne des séries BD les plus populaires, comme Gaston Lagaffe, Lucky Luke et Blake et Mortimer.
Destins de jeunes…
Dans Les 400 coups (Fluide Glacial), 23 auteurs racontent «leur pire souvenir d’école» pour souligner, avec humour, que les violences scolaires «ne relèvent ni de la nostalgie ni de l’apprentissage en société». De son côté, le jeune dessinateur Jules Magistry utilise des couleurs acidulées pour faire revivre dans Avec les mecs (Sarbacane) son adolescence pas toujours rose dans une banlieue pavillonnaire. Le ton est plus léger dans Quand j’étais petite, je rêvais d’être muse (Casterman), d’Erell Hannah et Maëlle Reat, soit le récit d’une jeune provinciale qui débarque à Paris pour réaliser son rêve : inspirer le «plus artiste de tous les artistes». En noir et blanc, Blutch, icône du 9e art, croque dans Face A Face B (Édition 2042) deux amoureux embarqués sur un canot de fortune, un livre à l’érotisme délicat qui est comme «une étreinte», selon son auteur.
… Et de moins jeunes
L’autrice Florence Dupré la Tour raconte avec truculence dans Calvitie (Glénat) la «tragédie capillaire» que vit Emmanuel, un cadre ambitieux qui perd ses nerfs en perdant ses cheveux. Ébouriffant! Avec L’enfance des ruines (Rue de Sèvres), Pascal Rabaté plonge dans le Berlin des années 1930, où certains ne pensent qu’à danser en faisant fi de la montée du nazisme. C’est «une histoire sans grands méchants, mais avec de vrais gentils» que croque Camille Jourdy avec L’Homme de fer blanc (Actes Sud), l’aventure d’«une famille joyeusement dysfonctionnelle». Manu Larcenet, l’auteur primé du Retour à la terre et de La Route, signe, avec L’Insensé (Dargaud), le portrait tout en nuances d’un vieil homme solitaire et malade. «Jamais je n’ai autant travaillé sur un livre», a reconnu le dessinateur.
Indignations
Après le ministère de l’Intérieur, Mathieu Sapin plonge en immersion en prison dans En liberté (Dargaud). Avec son trait léger, il témoigne de conditions de détention «au-delà de ce qu’on peut imaginer» dans les établissements où il a suivi la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. La prison est aussi omniprésente dans Dead Man Walking (Bayard), un roman graphique sur le combat de sœur Helen Prejean, qui accompagne depuis plus de 40 ans les condamnés à mort aux États-Unis. Plus de 30 ans après, l’album L’Odyssée tragique du MC Ruby (Dupuis) revient sur un fait divers qui avait profondément choqué : l’exécution de huit passagers clandestins par l’équipage d’un cargo en route vers Le Havre.
IA et BD
Le prolifique Joann Sfar s’attaque à l’intelligence artificielle dans Cohen contre l’intelligence (Seuil), présenté comme «une comédie satirique». C’est une première : L’histoire de la BD en bande dessinée (Les Arènes) raconte le 9e art avec des bulles sur près de 300 pages.
À l’ouest toute!
Les États-Unis restent une source d’inspiration inégalée pour les auteurs. En témoignent les sorties de Betty et du Gang de la clef à molette, les deux premiers albums d’une nouvelle collection des éditions Le Lombard adaptant les best-sellers de Gallmeister, éditeur spécialisé dans la littérature américaine. Fidèle à son style enlevé et coloré, Catherine Meurisse redonne vie au célèbre naturaliste américain Henry David Thoreau avec Le Clan de Walden (Dargaud), où elle fait parler avec humour les animaux pour rendre hommage à «la majestueuse nature».
Contrées lointaines
Le pari le plus fou de la rentrée est celui de l’album franco-japonais Nanbanjin (Dupuis), où Cyril Pedrosa et Taiyo Matsumoto racontent chacun la même histoire : celle d’un marin portugais accueilli au Japon après s’être échoué sur une plage (voir ci-contre). Dans Groenland, échos arctiques (Les Étages), la jeune artiste Lauriane Miara illustre la majesté des immensités du Groenland, découvertes à bord d’un voilier de recherche scientifique. Enfin, le dessinateur Alfred adapte Pour seul cortège (Delcourt), le best-seller de Laurent Gaudé sur la fin crépusculaire d’Alexandre le Grand à Babylone.
Nanbanjin, une BD hors norme entre France et Japon
C’est une BD à nulle autre pareille : le roman graphique Nanbanjin a été créé par deux dessinateurs, un Français et un Japonais, qui racontent chacun à leur manière la même histoire dans un album commun de 500 pages. «C’est un ovni !», indique l’auteur français Cyril Pedrosa, «heureux» d’avoir mené à bout ce projet qui a nécessité sept années de travail. Publié le 4 septembre par Dupuis, l’ouvrage sera tiré à 40 000 exemplaires. Il doit également sortir au Japon d’ici la fin de l’année.
Ce roman graphique transporte le lecteur dans un village côtier du Japon au XVIe siècle, où s’échoue Fernando, marin portugais dont le navire a été attaqué par des pirates en mer. En partant de cette histoire, Cyril Pedrosa raconte en 240 pages le destin de cet homme «aux cheveux de feu» qui découvre un univers étranger, le Japon étant alors une «terra incognita» pour les Occidentaux. Dans l’autre moitié de l’album, le Japonais Taiyo Matsumoto, auteur reconnu de mangas, s’attache, lui aussi sur 240 pages, au regard porté par les habitants, de simples pêcheurs, sur cet étranger qui trouble leur quiétude.
Les deux récits se rejoignent au milieu de l’album, qui se lit dans les deux sens de lecture, occidental et japonais. «Dans le monde de la BD, je crois que c’est la première fois qu’il y a la même histoire racontée deux fois dans un même album, avec une lecture et une couverture différentes», affirme Cyril Pedrosa, notamment auteur de Portugal et de L’Âge d’or. Fasciné par le Japon, c’est lui qui a sollicité Taiyo Matsumoto, 58 ans, mangaka réputé pour Amer Béton et Ping-Pong. Sans parler la langue de l’autre, les auteurs ont travaillé ensemble durant sept ans, dont cinq à imaginer l’histoire et à s’accorder sur le décor et les personnages. Avant de le dessiner l’un à Paris, l’autre à Kamakura, une ville côtière au sud de Tokyo.