Weezer ouvre un nouveau chapitre avec le morceau Shine Again, un album à venir et la tournée «The Gathering». Voilà qui remet en lumière un groupe devenu expert dans l'art de se réinventer avec sa propre mémoire.
Antihéroïsme pop
Groupe de power pop, d'alt-rock ou d'emo avant l'heure, Weezer a bâti son œuvre en négociant avec une image de départ impossible, celle de garçons dotés d'un sex-appeal aussi stupéfiant que celui de Hot Chip après eux – c'est-à-dire inexistant. À Los Angeles, au début des années 1990, Rivers Cuomo travaille chez Tower Records, entend Sliver de Nirvana et tilte alors qu'on peut faire entrer dans le rock massif un truc plus ordinaire et moins d'héroïsme. Quand en 1994 paraît le Blue Album, un mois après la mort de Kurt Cobain, la formule est déjà là : la couleur mélodique héritée des Beatles et des Beach Boys se frotte à la nervosité des Pixies, pendant que la pochette, avec ses quatre silhouettes figées sur fond bleu, transforme l'embarras en identité visuelle.
Là où beaucoup de groupes essaient d'avoir l'air d'un... groupe, Weezer ressemble à une bande de types un peu perdus, à côté de la scène, dans leur propre photo de presse. Cette discordance fait leur modernité. Et là où Beck, toujours en 1994, donne une touche de glamour au «slacker» avec son Loser, Weezer rend le «nerd» existentiel. La force du premier Weezer tient à ce qu'il ne sublime pas sa maladresse. Buddy Holly, dans le clip de Spike Jonze, ne cherche pas à rendre le groupe cool, il l'insère dans l'univers de Happy Days et fait de la référence pop une place où l'incongruité, c'est le sujet. Undone – The Sweater Song, avec son intro parlée improvisée par Matt Sharp et Karl Koch et son clip plein de chiens errants, relève du même principe de flottement. La naissance du groupe porte ce bras de fer amical entre contrôle et accident : Jason Cropper quitte la formation alors que l'album est quasi terminé et Cuomo réenregistre ses parties de guitare dans l'urgence. Cette musique s'est construite dans le désordre et la réparation.
Quand le masque tombe
La deuxième scène fondatrice de Weezer, c'est une crise. Après le succès du Blue Album, Rivers Cuomo connaît une période difficile, marquée par une opération des jambes, la douleur, les antidouleurs, l'isolement et une obsession grandissante pour Puccini. Il imagine un projet d'opéra rock, Songs from the Black Hole, puis bifurque vers du plus nu : Pinkerton (1996), nommé d'après le personnage de Madame Butterfly. Entre-temps, il entre à Harvard, suit des cours de composition et de contrepoint, et absorbe un langage plus «savant» au moment même où ses chansons se font plus crues et plus contradictoires; il dira lui-même que la culpabilité est l'émotion dominante de l'album.
Pinkerton est d'abord mal reçu. Là où le Blue Album proposait un malaise charmant, Pinkerton en offre un sans filet, avec des guitares plus râpeuses et moins de vernis studio. Il faudra des années pour que le disque soit réévalué comme l'un des actes de naissance de la sensibilité emo moderne. En 2001, le Green Album relance la machine avec une écriture plus compacte et plus lisse, portée par Island in the Sun; plus tard, Beverly Hills sera le premier «numéro un» de Weezer dans le classement Alternative Airplay, pendant que Pork and Beans a droit à un clip saturé de stars virales qui remportera un Grammy. Weezer capte alors qu'il ne vaincra jamais sa caricature, mais qu'il peut toujours l'exploiter.
Peu d'artistes auront passé autant de temps à alterner entre autodéfense et autosabotage. D'un côté, le groupe cherche périodiquement le tube le plus simple, voire le plus bête en apparence; de l'autre, il garde une certaine intelligence compositionnelle et une évidente culture pop. Ses faux pas documentent la difficulté, pour un groupe identifié très tôt à une imagerie nerd, de vieillir sans devenir sa propre mascotte. Là où d'autres formations des années 1990 se sont soit figées dans le prestige, soit dissoutes dans la nostalgie, Weezer a choisi une voie autre : survivre en montrant les ficelles de sa survie.
Le groupe qui s'archive
Les meilleurs Weezer tardifs sont ceux qui arrêtent de fuir leur histoire et décident de la travailler. En 2014, Everything Will Be Alright in the End, produit par Ric Ocasek (The Cars), s'avère exemplaire : c'est une réouverture du dossier Weezer, avec l'idée que la maturité consiste à relire ses propres tics plutôt qu'à les nier. White Album (2016) pousse plus loin encore cette opération.
Le disque vise un équilibre entre la lumière californienne et la mélancolie souterraine avec l'inspiration Beach Boys filtrée par une méthode de travail obsessionnelle : Jake Sinclair parle de chansons nourries par une profusion d'idées, pendant que Cuomo accumule depuis des années lignes, mots, fragments et structures dans d'immenses tableurs. Dans Song Exploder, on l'entend même expliquer qu'il collecte des progressions d'accords, détourne des titres grâce à des générateurs d'anagrammes et puise des phrases dans ses journaux.
Chez le Weezer récent, le spontané est souvent le résultat d'une machinerie maniaque; cette lucidité a transformé aussi l'imagerie du combo. Avec le Teal Album (2019), Weezer accepte pleinement de jouer avec son statut de mème : la reprise née d'une campagne de fans sur les réseaux devient un succès, et le clip avec «Weird» Al Yankovic rejoue, en miroir, la «vibe» de son morceau Undone. Autrement dit, le groupe ne se contente plus d'être moqué ou adoré en ligne; il intègre le viral à sa langue. Mais cette ironie n'empêche pas l'ambition. OK Human, en 2021, avec son orchestre de trente-huit musiciens et son refus provisoire des guitares saturées, montre un groupe capable d'aller voir ailleurs ou plus loin sans perdre toute trace de son identité. Puis SZNZ (2022) déploie un cycle conceptuel de quatre EP inspirés notamment par Vivaldi, les mythes, les rituels et Shakespeare.
L'art de se survivre
L'actualité de Weezer fonctionne moins comme un simple come-back que comme une sorte de synthèse de son parcours. Avec Shine Again, premier extrait d'un album encore sans titre et sans couleur, un nouveau partenariat avec Reprise/Warner, la tournée nord-américaine «The Gathering» et la remise en avant d'archives comme 1192 ou le coffret Coloring Book, le groupe met en scène sa propre continuité. Tout ce qui a fait Weezer s'y retrouve sous une forme plus resserrée : le goût du nouveau départ, la conscience aiguë de son héritage, la tentation de l'autocitation, mais aussi le ferme refus de s'enfermer dans le confort du passéisme.
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