Accueil | A la Une | [Musique] Sheebaba : «Avec ce groupe, tout peut arriver!»

[Musique] Sheebaba : «Avec ce groupe, tout peut arriver!»


(Photo : phat nguyen)

Depuis 2019, le duo de Sheebaba distille une musique qui mêle le noise, l’expérimental et l’art-wave. Une palette sans compromis qui se confirme avec un premier album, fêté ce samedi au Gudde Wëllen. Entretien.

Punk? New wave? Noise? Pop expérimentale? Avec le groupe Sheebaba, on s’embrouille dans les catégorisations. Le mieux est encore de plonger dans leurs sonorités minimalistes, faites de boîtes à rythmes, de guitares suintantes et de synthétiseurs hypnotiques, appuyés par un chant parlé qui saute de langue en langue. L’œuvre est de Julien Hübsch, artiste plasticien, et de Nina Bodry, cinéaste, ex-membres de The Choppy Bumpy Peaches. Entre le Luxembourg et Cologne, ils mènent ce projet né au cœur de la scène underground sans dévier de leurs valeurs, avec un sérieux penchant pour le performatif, le conceptuel et l’émotion. Preuve de cet enracinement, HAUT, un premier LP de sept titres, puissant et radical. Découverte.

Ces dernières années, le post-punk, la new wave et le noise des années 1970-1980 reviennent sur le devant de la scène. Sheebaba s’inscrit-il dans cette mouvance?

Nina Bodry : Musicalement, on pourrait le croire, mais quand on joue, on ne cherche jamais à reproduire tel ou tel genre, ni à plaire à une certaine audience.

Julien Hübsch : C’est sûr que quand on utilise des boîtes à rythmes, on est vite rattaché aux années 1980, mais toutes ces références sont involontaires, hasardeuses.

D’ailleurs, vous dites que Sheebaba, c’est un laboratoire. C’est-à-dire?

J. H. : Ce groupe, c’est d’abord un esprit libre et aventureux. Avec lui, tout peut exister, tout peut arriver! Musicalement, on ne se fixe jamais de limite. Idem en concert : on aime changer ce que l’on propose, offrir de nouvelles versions afin de ne pas ennuyer le public et lui offrir un espace pour l’imagination. C’est essentiel.

Les meilleurs concerts, c’est quand on oublie que c’en est un

Êtes-vous étonnés qu’au Luxembourg, peu d’artistes ou de groupes suivent votre voie?

N. B. : Pas du tout. Ce genre de musique s’enracine et grandit souvent au cœur de scènes underground, dans de grandes villes où il y a des étudiants, des idées artistiques, des squats, comme en Allemagne, en France ou en Belgique. On ne peut pas dire que la culture du squat soit quelque chose que l’on rattache d’emblée au Luxembourg (elle rit).

J. H. : Ça marche aussi par phases. À l’époque, quand on jouait avec The Choppy Bumpy Peaches, il y avait un vivier qui faisait dans le psychédélisme, le stoner… Bon, on était quatre, mais à l’échelle du pays, ça compte!

Qu’est-ce que la musique apporte de plus à vos autres pratiques artistiques?

J. H. : C’est simplement un outil différent pour s’exprimer. Surtout que rien n’est catégorisé, imperméable : au cinéma comme en art plastique, la musique trouve toujours sa place, que l’on parle d’un film ou d’une performance dans le cadre d’une exposition. La grosse différence, c’est que Sheebaba, c’est une aventure à deux, commune, collégiale.

Dans le même ordre d’idées, quelles valeurs votre musique partage-t-elle avec vos arts respectifs?

N. B. : Peut-être celle de ne pas chercher à plaire, mais à faire. Chez moi, l’art est un besoin, une nécessité.

J. H. : De l’extérieur, les gens trouveront peut-être des liens, alors que de l’intérieur, c’est plus flou. Disons qu’on ne se pose pas trop de questions. On crée, c’est tout! Au bout, oui, il y a peut-être des références, des thématiques, des valeurs qui se retrouvent. Mais ça n’est pas délibéré.

Avec ce son radical, quelles sont vos intentions musicales vis-à-vis de l’auditeur? Le saisir, le secouer, lui faire peur?

N. B. : (Elle rit) Sûrement pas lui faire peur! Non, quelque chose qui tient du ressenti. Le principe, notamment en concert, c’est de proposer un moment ensemble où l’on se déconnecte : on lâche son GSM, on oublie ses soucis et on profite du moment présent. Rien d’autre n’a d’importance.

J. H. : Les meilleurs concerts, c’est quand on oublie que c’en est un! Que sur scène et en dehors, on fasse corps autour d’une même expérience.

C’est ce que pense votre public? Que ressent-il justement?

J. H. : Quand on joue à l’étranger et que les gens ne nous connaissent pas personnellement, il y a un vrai étonnement. Souvent, après un concert, on entend ce genre de remarque : « Je n’ai rien compris, mais j’ai adoré! ». C’est un beau compliment.

N. B. : Sans oublier que l’on chante en trois langues. Même en Allemagne, on continue de jouer nos chansons en français, bien que le public ne les comprenne pas. Jouer avec cette confusion, c’est un plaisir.

J. H. : Dernièrement, un journaliste estonien pensait que l’on avait des morceaux en allemand sur notre dernier disque, alors qu’il n’y en a aucun. C’est dire!

Souvent, on entend ce genre remarque : « Je n’ai rien compris, mais j’ai adoré! »

Récemment, vous avez joué au Reeperbahn, au Waves et au Spot Festival, autant de rendez-vous importants de la scène alternative européenne. Faut-il y voir des ambitions plus fortes?

J. H. : Non. C’est sûr, quand on a le soutien de Kultur | lx et d’autres institutions, ça aide, ça ouvre certaines portes. Mais ce n’est pas parce que l’on a joué au Danemark ou en Suisse que notre statut a changé, surtout au Luxembourg! Sachant que nos ambitions ne sont pas liées à une notion de prestige. Nos envies, c’est surtout de rencontrer des gens intéressants et de jouer avec des groupes que l’on aime.

HAUT est votre premier album. En quoi se distingue-t-il de vos précédentes productions?

N. B. : Il revient à nos racines profondes, très DIY (NDLR : Do It Yourself) et moins mainstream. C’était important d’y revenir après une période où l’on a eu un label (Katalog) et un beau studio pour enregistrer.

J. H. : Pour notre précédent disque, on a cherché quelque chose de trop parfait. Pour chaque piste, on multipliait les prises. C’était ultra-produit. Ça ne nous ressemblait plus.

Du coup, vous avez enregistré ce disque dans un ancien cinéma en Allemagne. Racontez-nous cela.

J. H. : Andreas Becker, notre ingénieur du son, a transformé un vieux cinéma en centre culturel à Kusel. Comme il avait une semaine de trou dans sa programmation, on s’y est installés comme en résidence, en jouant en live pour garder l’aspect brut et direct des chansons. On s’est sentis plus libres, comme à nos débuts.

N. B. : On était à trois, entre nous, sans influence extérieure. On a appuyé sur le bouton « Enregistrement », et c’était parti.

J. H. : Ce disque n’est pas mélodique et n’a pas de morceaux entraînants comme le précédent. Il est à l’os, à la fois instinctif et minimaliste. Il est comme il est. C’est à prendre ou à laisser!

(Photo : phat nguyen)

Vous confiez régulièrement vos chansons à d’autres, en vue de remix. Pourquoi cette habitude?

J. H. : Ça a commencé dès notre deuxième chanson (violet). Un ami de Leipzig était intéressé à faire quelque chose avec, et le résultat était génial. On s’est dit que c’était trop cool que nos morceaux sans prétention puissent se transformer. Du coup, on a continué. Ça correspond à cet esprit de laboratoire. D’ailleurs, sur HAUT, la chanson Verachtung est notre version d’un morceau d’un autre musicien, en réponse à un précédent remix qu’il a fait. C’est ce qu’on appelle un échange de bons procédés!

Qu’attendez-vous de la soirée de samedi?

N. B. : On va voir ce que les gens vont donner, comment ils vont être réceptifs vis-à-vis des nouveaux morceaux, et nous, on va faire de notre mieux. Et puis, être sur la scène du Gudde Wëllen, c’est comme jouer un match de football à domicile : on y a nos habitudes (elle rit).

HAUT, de Sheebaba.

«Release Party»
Gudde Wëllen – Luxembourg.
Ce samedi à partir de 20 h.
Support : Blame Emeraude

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.