Les antennes émettrices de Beidweiler (commune de Junglinster) ont été dynamitées ce vendredi après-midi. Retour sur cette impressionnante démolition.
Une série d’avertissements à la trompette, un décompte dans un talkie-walkie et puis, au loin, les câbles qui soutenaient l’émetteur de Beidweiler se détendent avant que le bruit sourd des explosions n’atteigne les collines avoisinantes. Sur celles-ci, des centaines de badauds contemplent l’impressionnant spectacle de la démolition de l’un des plus grands dispositifs d’émission radiophonique du continent. «C’est un sentiment bizarre de les voir tomber. Je les connais depuis des décennies», raconte Paolo, 46 ans. «C’était notre point de repère quand on était jeunes, donc ça me fait quelque chose et j’aurais évidemment souhaité les conserver.» Les trois mâts de 290 m de haut se sont effondrés comme des pantins désarticulés. Il était curieux de voir des structures aussi imposantes se contorsionner dans toutes les directions.
«C’est quelque chose de rare et spectaculaire. Et puisqu’on était juste à côté du poste de sécurité, on a entendu le décompte. C’est vraiment cool de suivre ça en direct», s’exclame Marianne, 42 ans, venue de Junglinster assister à l’événement. «Je n’ai pas vraiment d’émotion concernant la disparition de ces antennes. Mais je comprends les gens qui souhaitaient les préserver. Celles de Junglinster me sont bien plus chères.»
Des avis divergents
Parmi les défenseurs de ces mâts, on retrouve des passionnés qui viennent parfois de loin pour assister à la chute d’un pan de l’histoire de la radio luxembourgeoise. Evan, 18 ans et étudiant en journalisme, a fait le déplacement depuis Metz. «Je me suis renseigné sur les réseaux sociaux et j’en ai entendu parler via un groupe d’amis fanatiques de ce genre de structures.» Le jeune homme, admirateur de la radio depuis bientôt deux ans, regrette la disparition de ces grandes tours. «Voir tout cela s’effondrer, je trouve ça triste. D’autant que c’était un très bel endroit.» Evan évoque d’autres possibilités que la démolition pour ce type d’infrastructure. «Par amour de la radio, j’aurais aimé qu’on les garde. Surtout quand on observe certains endroits historiques de la radio qui ont pu être préservés. Je pense par exemple à Mühlacker, en Allemagne (NDLR : dans le Bade-Wurtemberg), qui a conservé son mât et s’est reconverti en musée. Et puis, jusqu’à présent, Junglinster tient debout.»
Mais dans la localité, on reconnaît parfois que c’est une délivrance de ne plus avoir ces infrastructures devenues inutiles dans le champ de vision. «Ce n’est qu’un tas de ferraille», s’exclame Wayne, 43 ans, venu en famille. «Il n’y a pas besoin de les conserver, elles ne sont plus utilisées. On ne va tout de même pas les laisser ici dans la nature.» Un peu plus loin, Neil, 57 ans, ressortissant britannique habitant Junglinster, se montre plus modéré. «C’est la fin d’une ère. On habite ici depuis près de 25 ans et on est passé devant un nombre incalculable de fois. Je ne pense pas qu’on aurait dû les garder cependant, vu qu’elles n’émettent plus.»
Quid de l’avenir ?
La démolition de l’émetteur de Beidweiler ne marque pas la fin des activités sur le site. Le terrain, appartenant à la BCE (Broadcasting Center Europe, filiale du groupe RTL), va désormais accueillir une extension du parc photovoltaïque déjà présent.
Du côté de Junglinster, les quasi-jumelles de l’émetteur de Beidweiler devraient probablement connaître le même sort. Ces trois gigantesques antennes, visibles à plusieurs kilomètres à la ronde, doivent encore recevoir une date de démolition. «Le plus tard possible», souhaite Evan.
50 ans d’émission
L’émetteur de Beidweiler, comme celui de Junglinster, situé à moins de 5 kilomètres de là, marque le paysage luxembourgeois depuis des décennies. Et s’il est le premier à tomber, Beidweiler est pourtant le plus jeune des deux. Construit en 1971 pour les besoins de RTL et mis en service l’année suivante, il avait pour mission de remplacer son voisin, dont la première version datait des années 1930. L’objectif d’un émetteur au Luxembourg était double : couvrir un rayon plus large que la concurrence et contourner le monopole des États voisins en matière de diffusion audiovisuelle. Pendant plus de 50 ans, jusqu’au 2 janvier 2023, l’émetteur de Beidweiler a donc diffusé des ondes longues vers la France. Le groupe M6, propriétaire de RTL, avait à l’époque justifié sa mise hors service par des raisons économiques liées à la crise énergétique. Il avançait un gain de 6 000 mégawattheures (MWh) par an, soit l’équivalent de la consommation annuelle de 3 000 personnes. Mais RTL n’est pas la première chaîne à avoir cessé la diffusion en grandes ondes. Ses concurrentes, France Inter, Europe 1 et RMC, avaient déjà emboîté le pas quelques années plus tôt.
Côté caractéristiques techniques, l’émetteur de Beidweiler couvrait une large partie du territoire français sur la fréquence de 234 kHz, avec une puissance maximale de 2 000 kW. Son rayon de diffusion s’étendait sur environ 1 000 km. Cela faisait de ces colosses d’acier l’un des dispositifs d’émission les plus puissants d’Europe.
Contrairement à son voisin de Junglinster, il se distinguait par son architecture atypique, soutenue par un vaste réseau de haubans. Les mâts de son homologue, eux, reposent fermement sur quatre piliers.
Le présentateur Georges Lang, bien connu pour son programme Les Nocturnes, a eu l’honneur d’animer la toute dernière émission diffusée grâce au signal de Beidweiler, en janvier 2023.
Depuis lors, la chaîne s’est tournée vers des signaux numériques. Il est désormais possible de suivre les programmes grâce à la bande FM (NDLR : avec une portée de quelques dizaines de kilomètres, contrairement aux grandes ondes), au DAB+ ou encore via internet et l’application mobile.
Cette démolition marque la disparition physique d’un symbole international du Luxembourg. Plus que de simples poteaux métalliques au milieu d’un champ, l’émetteur de Beidweiler a fait rayonner les ondes du Grand-Duché vers une grande partie de la France et des pays voisins. Avec la démolition annoncée des pylônes de Junglinster, c’est un chapitre important de l’histoire audiovisuelle luxembourgeoise qui se ferme sous nos yeux.
1,56 kg d’explosifs
Les opérations de dynamitage de ce vendredi ont nécessité une importante préparation en amont. Le permis de démolition a été accordé en juillet et c’est l’entreprise allemande de démolition Richard Liesegang GmbH & Co. KG, basée à plus de 160 km de là, à Hürth, qui a entrepris la lourde tâche de faire tomber les pylônes. Le fait le plus étonnant de la journée sera probablement la quantité d’explosifs utilisée pour faire chuter les trois mâts : 1,56 kg. Arthur Feitenheimer, qui a contribué à placer les charges, explique : «C’est lié au type de structure. Ici, nous devions juste sectionner les câbles d’acier d’un côté pour voir basculer les mâts. Nous avons donc utilisé des charges de découpe linéaire.» Ces petites bombes concentrent toute l’énergie de l’explosion en un point précis. «Au total, j’aurai fait tomber cinq antennes comme celles-ci», plaisante Arthur, à quelques mètres des décombres. L’entreprise Liesegang avait en effet dynamité les deux mâts de l’émetteur de Felsberg (240 m), en Allemagne, dans le courant de l’année 2020. Ils diffusaient notamment le signal de la chaîne Europe 1.