SÉRIE Clap de fin pour Babylon Berlin. La dernière saison de la série, centrée sur l’arrivée d’Hitler au pouvoir, a une résonance particulière dans l’Allemagne contemporaine.
Pour sa cinquième et dernière saison, Babylon Berlin, production phare de la télévision allemande, a changé de chaîne : créée et diffusée sur Sky Deutschland, la série a été abandonnée par le réseau câblé et trouve une nouvelle maison sur la plateforme de streaming de la télévision publique ARD. Les huit épisodes ont été mis en ligne le 10 septembre, quatre jours après la victoire historique au scrutin régional de Saxe-Anhalt de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite jugé raciste et de connivence avec la mouvance néonazie. Un timing qui est «une pure coïncidence», relèvent les trois socréateurs et coréalisateurs, Tom Tykwer, Achim von Borries et Henk Handloegten.
Inspirée des romans policiers de l’Allemand Volker Kutscher, cette série à gros budget a pour toile de fond la République de Weimar, à la Constitution libérale et aux mœurs libres, coincée entre la fin de la Première Guerre Mondiale et l’arrivée d’Hitler, et fragilisée par l’humiliation de la défaite en 1918 et le crash de 1929. Diffusée dans 140 pays, elle raconte les enquêtes et les amours à Berlin de Gereon Rath (Volker Bruch), jeune commissaire traumatisé par la Grande Guerre, venu de Cologne, et de sa partenaire Charlotte Ritter (Liv Lisa Fries), jeune Berlinoise issue d’un milieu modeste qui rêve de travailler dans la police.
Démocraties «fragiles»
Depuis la sortie de la première saison en 2017, les réalisateurs ont maintenu comme cadre les quatre dernières années de la République de Weimar (1929-1933), qui fut emportée par la crise économique, l’instabilité politique et la montée des extrêmes. À leur grande surprise, l’Histoire a commencé à se répéter : en Allemagne et ailleurs dans le monde, les démocraties sont en crise, confrontées à l’essor des nationalismes et à la méfiance croissante des électeurs. «Notre impulsion initiale est née avant les grands bouleversements que connaît désormais l’Europe, mais aussi le monde», dit Tom Tykwer, connu pour les films cultes Lola Rennt (1998), Das Parfum (2006) et la fresque fantastique Cloud Atlas (2013), coréalisée avec les Wachowski.
Quand le trio derrière Babylon Berlin a commencé à travailler sur ce projet en 2013, l’extrême droite était inexistante au parlement allemand, l’AfD venait juste d’être fondée. Anti-euro à l’origine, le parti s’est peu à peu radicalisé pour devenir une formation nationaliste et anti-immigration. Entré au Parlement en 2017, il est désormais la première force d’opposition au Bundestag et gagne encore du terrain.
La série reflète cette «fragilité» des démocraties, relève Tom Tykwer. «Ces systèmes tournés vers les êtres humains sont toujours vulnérables lorsque l’agressivité est bien organisée», estime-t-il. «Si nous avons été attirés par ces thèmes, c’est parce qu’ils touchent à quelque chose de beaucoup plus profond : la lutte entre des systèmes pacifiques et fondés sur l’empathie, et les forces qui peuvent les détruire.»
«Corde sensible»
Questionnés si Babylon Berlin devait transmettre un «message» aux électeurs allemands avant deux scrutins régionaux à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie occidentale (ex-RDA) le 20 septembre, où l’AfD est attendue en hausse, Tom Tykwer et Achim von Borries ont répondu par la négative. En revanche, Henk Handloegten s’est dit fier d’avoir «touché une corde sensible» auprès des spectateurs du monde entier, qui se trouvent eux aussi à un moment charnière sur le plan politique. «Je pense que nous avons assumé une position politique claire, y compris dans cette dernière saison, et cela me paraît très nécessaire», a-t-il déclaré.
Pour Henk Handloegten, les pressions qui s’exercent sur la démocratie dans de nombreux pays où la série est diffusée «ont vraiment été une source de motivation». «Cela m’a donné une légitimité pour m’investir dans cette période de l’histoire aussi longtemps et aussi profondément, parce que j’avais le sentiment qu’elle faisait écho au monde d’aujourd’hui», a-t-il dit. «Et, d’une certaine manière assez étrange, c’est pour moi un travail politique, quelque chose que nous faisons ici depuis maintenant treize ans.»
La saison 5 de Babylon Berlin, qui a été présentée en public le jour de sa sortie lors d’un tapis rouge dans un célèbre cinéma berlinois, n’a pas encore de date de sortie internationale.