Dans une démarche conjointe, le CNA et les Rencontres d’Arles honorent le duo franco-luxembourgeois Deffarge-Troeller, qui a arpenté la planète pour documenter les conflits mondiaux, les crises politiques et les bouleversements sociaux.
À Dudelange, dans l’ancien château d’eau, les vidéos tournent en boucle et les clichés s’amoncellent. Une accumulation qui donne le tournis et traverse tous les continents, sautant du Pérou à Haïti, de la Tunisie à l’Angola, du Népal à la Chine, du Yémen à la Syrie en passant par la vieille Europe.
Dessus, des hommes, des femmes et des enfants. Autant de visages anonymes témoins, parfois malgré eux, des grands bouleversements de l’Histoire du siècle dernier. Et à de rares occasions, confondus dans la masse, leurs auteurs se montrent aussi à l’image, jamais loin d’une caméra ou d’un appareil photo : Marie-Claude Deffarge (1924-1984) et Gordian Troeller (1917-2003), deux reporters qui, durant près de cinquante ans, ont incarné un journalisme sans concession et multiforme.

Photo : ingrid becker-ross-troeller
C’est en Allemagne, plus précisément à Essen, que la première pierre de l’hommage a été posé il y a deux ans (dans le cadre du centenaire de la naissance de Marie-Claude Deffarge). D’abord avec un ouvrage célébrant le tandem. Ensuite avec une exposition au musée Folkwang (avec le soutien actif, dans les deux cas, du CNA).
Celle-ci a fait des petits. Deux jumeaux même, jusque dans leur nom commun : «Keine Bilder zum Träumen» se dévoile en effet, depuis l’été et jusqu’à l’automne, à la fois au Luxembourg et en France, aux Rencontres d’Arles. Il ne faut pas s’y tromper : son titre, que l’on traduit par «Des images qui ne font pas rêver», n’a rien à voir avec une éventuelle dureté des clichés en question. Il dit surtout qu’il faut regarder la réalité en face, pour mieux en parler.
Critiques sur le Luxembourg
C’est ce qu’a fait à partir des années 1950 cet étonnant couple, porté par le solide caractère du Luxembourgeois Gordian Troeller, jeune engagé dans la guerre d’Espagne et anarchiste. Selon un texte écrit par Paul Lesch, ex-directeur du CNA, il ne s’est pas fait que des amis dans son pays d’origine, surtout en raison de ses critiques acerbes vis-à-vis des autorités politiques de l’époque concernant leur attitude durant la Seconde Guerre mondiale. Au point que son hebdomadaire, L’Indépendant, à la ligne éditoriale mordante, va vite être étouffé par les autorités nationales.

Photo : ingrid becker-ross-troeller
Mais aujourd’hui, tout ça est oublié, grâce à une lente réhabilitation entamée à la fin des années 1980 (par l’entremise de l’ONG Action Solidarité Tiers Monde) et poursuivie au cours des décennies suivantes – Gordian Troeller recevra même un prix posthume en 2003, année de son décès, lors de la première édition du Lëtzebuerger Filmpräis.
Loin de ces «tracasseries» intestines, l’avis général témoigne de la grande importance de l’œuvre du couple, lancée avec un ouvrage (Persia Without a Mask), puis développée sous l’aile du magazine allemand Stern («la meilleure agence de voyages» qu’il ait jamais eue, dira-t-il) et auprès de Radio Bremen, télévision publique.
Miroir tendu à l’Europe
Une renommée qui se justifie doublement : d’abord en raison de la variété stylistique de leur travail (presse écrite, photographies, reportages vidéo). Ensuite pour son ton qui fait exception dans le monde du journalisme européen d’antan, plus enclin à baisser la tête (au nom de la ronflante objectivité) qu’à regarder le monde droit dans les yeux.
Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller, eux, refusaient tout conformisme, et à travers leurs séjours dans plus de 55 pays essentiellement associés au tiers-monde, ils ont documenté les injustices, les crises et les guerres dans une forte charge critique vis-à-vis de notions bien établies ailleurs comme le capitalisme, l’héritage colonial et le patriarcat.

Photo : ingrid becker-ross-troeller
Plus nous observons les sociétés « autres », plus nous avons de respect pour elles
«Plus nous observons les sociétés « autres », plus nous avons de respect pour elles. Elles ont toutes quelque chose à nous apporter. Leur disparition est un drame, et notre crime!», disait-il ainsi à la revue Ciném’Action. Dans ce miroir tendu au public européen, le couple sabre l’eurocentrisme et promeut la compréhension interculturelle. Au CNA, dans une exposition couvrant cinq décennies d’archives et qui mêle, dans un agencement chaotique, grands tirages, pages originales de Stern et documentaires télévisés, cette démarche se reconnaît et se justifie à travers trois thématiques.
Progrès, femmes, enfants
Il y a «Au nom du progrès», qui pointe du doigt les effets dramatiques de la mondialisation et de l’aide au développement en Afrique et Amérique latine («Que signifie réellement le progrès pour ceux qui n’y participent pas?», peut-on lire en lettres capitales sur un mur). Puis «Femmes du monde» (notamment leurs places dans les révolutions mondiales, comme en Iran) et «Enfants du monde».
Car avec Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller, la grande Histoire se marie à la petite. Et aux côtés de la situation des Kurdes en Irak, de la guerre du Viêtnam ou du coup d’État à Oman, on trouve des moments du quotidien (d’où parfois de longs mois passés sur le terrain pour s’intégrer aux populations locales) et des interrogations d’ordre ethnique (ou sociologique).

Photo : ingrid becker-ross-troeller
Rien d’étonnant alors d’apprendre leur lien avec Claude Lévi-Strauss, Ivan Illich et François Partant. Mieux : ce regard engagé, qui n’épargne pas l’Église, l’impérialisme ou l’industrie du tourisme, est également d’actualité, notamment quand il aborde les crises économiques, les réfugiés, l’environnement (à l’image des terres dévastées par l’agro-industrie au Brésil) et la discrimination.
Dans cette approche globale, impartiale et horizontale, il est dommage que le CNA et ses partenaires n’aient pas trouvé utile (ou le temps) de traduire les nombreuses vidéos projetées, toutes en version originale allemande. Cela aurait été franchement cohérent à la vue du travail de ces deux reporters-réalisateurs sans frontières.
CNA (Waassertuerm + Pomhouse) – Dudelange.
Jusqu’au 27 septembre.
Rencontre de la Photographie – Arles.
Jusqu’au 4 octobre.