L’appartement de Stefan Zweig à Londres, où il a vécu en exil de 1936 à 1939, dévoile une période méconnue de la vie de l’écrivain autrichien.
Avec sa façade en pierre et en briques, l’immeuble des années 1930, situé dans un quartier cossu du centre de Londres, ressemble à beaucoup d’autres. C’est à cette adresse, consignée dans un «livre noir» rédigé par les nazis, que vécut de 1936 à 1939 l’écrivain autrichien Stefan Zweig, poussé à l’exil par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Quelque 90 ans plus tard, cette figure majeure de la littérature a été quelque peu oubliée par les lecteurs contemporains. Mais ses admirateurs britanniques, parmi lesquels le romancier Julian Barnes, ont obtenu la reconnaissance officielle de cette page méconnue de la vie de l’auteur du Joueur d’échecs et de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.
La plaque commémorative bleue apposée début juillet sur la façade du bâtiment situé au 49 Hallam Street, non loin de Regent’s Park, est sobre : «Stefan Zweig (1881-1942), écrivain autrichien, a vécu ici dans l’appartement 71 de 1936 à 1939», peut-on y lire. Elle s’inscrit dans le cadre du programme des Blue Plaques, géré par l’organisme English Heritage, qui honore des personnalités marquantes sur les lieux où elles ont vécu ou travaillé au Royaume-Uni.
Stefan Zweig, qui était d’origine juive, était arrivé en Angleterre dès 1934, peu après l’accession d’Adolf Hitler aux fonctions de chancelier en Allemagne, et quatre ans avant l’annexion de l’Autriche en 1938. Il comptait alors parmi les écrivains les plus populaires de son époque et demeure aujourd’hui l’un des auteurs de langue allemande les plus lus, traduits et étudiés au monde. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, cet homme de lettres figurait parmi les cibles prioritaires sur une liste établie par les SS comptant près de 3 000 personnalités résidant au Royaume-Uni à arrêter et à éliminer en cas d’invasion de ce pays par les forces allemandes.
Période paradoxale
Une des deux seules copies non détruites de cette liste – surnommée «livre noir» («black book») – se trouve dans les archives de l’Imperial War Museum de Londres, a déclaré ce musée. Selon English Heritage, trente autres personnalités honorées par une plaque bleue figuraient sur cette liste noire. Mais l’appartement de l’écrivain autrichien à Hallam Street est l’une des deux seules adresses résidentielles à y être explicitement mentionnées, aux côtés de la demeure de l’auteur britannique de science-fiction H. G. Wells, située elle aussi aux abords de Regent’s Park.
Après le Royaume-Uni, Stefan Zweig part pour les États-Unis en 1940, puis s’installe au Brésil, où il met fin à ses jours en février 1942, à l’âge de 60 ans. Au cours de son exil britannique, il a déménagé à plusieurs reprises, séjournant d’abord au Brown’s Hotel, dans le très chic quartier de Mayfair, avant d’emménager dans un petit appartement dans un autre quartier aisé de Londres, explique English Heritage.
En octobre 1935, il découvre le nouveau lotissement du 49 Hallam Street, dans le quartier de Marylebone. Cet immeuble comptait 86 appartements ainsi qu’un restaurant en sous-sol. L’exil de Stefan Zweig dans la capitale britannique a été une période paradoxale, marquée à la fois par une intense activité intellectuelle et une détérioration progressive de son état moral et psychologique. «Ses lettres témoignent du réconfort qu’il trouve à Londres, mais le fait que les Britanniques semblent globalement peu préoccupés par la guerre le met hors de lui», souligne l’historienne Susan Skedd, qui travaille pour English Heritage.
Inspiration pour Wes Anderson
En 1939, quand il quitte la capitale pour la ville de Bath (ouest), il commence à rassembler ses souvenirs qui formeront la base de son autobiographie Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen. La même année, il prononce l’oraison funèbre de son compatriote et ami le psychanalyste Sigmund Freud, lui aussi en exil à Londres.
À l’occasion de la pose de la plaque commémorative, le réalisateur américain Wes Anderson a rendu hommage à Stefan Zweig, dont il a découvert l’œuvre sur le tard avec le roman La Pitié dangereuse. Il a ensuite enchaîné avec Ivresse de la métamorphose, publié à titre posthume en 1982. «J’ai en quelque sorte volé des éléments de ces deux livres pour réaliser The Grand Budapest Hotel», a déclaré le cinéaste dans un message vidéo, précisant que le personnage de Gustave, incarné par Ralph Fiennes dans ce film sorti en 2014, s’inspirait largement de l’écrivain lui-même.