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[Cinéma] «Rosebush Pruning» : les déboires absurdes des ultrariches


(Photo : felix dickinson)

Il était l’un des films les plus attendus de la dernière Berlinale en février : Rosebush Pruning tient ses promesses et se place dans le sillage des séries The White Lotus et Succession. En plus trash. 

La satire surréaliste Rosebush Pruning a été présentée en février à la Berlinale, où elle était très attendue. Et pour cause : d’abord, son réalisateur, le Brésilien Karim Aïnouz, est encensé à l’international où ses œuvres sont régulièrement sélectionnées dans des festivals. Et ensuite, le casting de ce film, présenté comme une diatribe «de la famille patriarcale traditionnelle», est plus que prometteur, avec la présence d’Elle Fanning, Callum Turner, Jamie Bell ou Pamela Anderson. De quoi, en effet, électriser le tapis rouge.

Cette prestigieuse distribution évite pourtant la grandiloquence pour plonger dans des sphères intimes : celles d’une famille américaine dysfonctionnelle, sombrant progressivement dans le chaos. On la retrouve, oisive et opulente, installée au cœur d’une somptueuse villa en Espagne. Ed, l’un des enfants (joué par Callum Turner), fait office de narrateur et résume le reste de sa famille à des «égoïstes paresseux, médiocres et vides».

Du roi Henri VIII à Marco Bellocchio

L’équilibre de cette cellule familiale, repliée sur elle-même et qui ne tient finalement qu’à un fil, est bousculé lorsque Jack (Jamie Bell), l’un des frères perçu comme le plus équilibré du groupe, tente de s’installer avec sa petite amie Martha (Elle Fanning). Un petit grain de sable qui vient ruiner toute la mécanique. Le récit se mue alors rapidement en une satire grinçante, vénéneuse et absurde, où les traumatismes et les dynamiques de domination explosent. Le tout dans un décor à l’esthétisme soigné et une ambiance malaisante.

Après Firebrand (2023), qui explorait la sphère du pouvoir absolu à travers la figure du roi Henri VIII, suivi de Motel Destino (2024), qui s’attachait aux mécanismes d’une relation abusive, Karim Aïnouz poursuit donc son exploration de la figure patriarcale. Librement inspiré du film Les Poings dans les poches de Marco Bellocchio (I pugni in tasca, 1965), il désirait se concentrer sur l’enchevêtrement des liens familiaux et la toxicité même de ce système – «toutes ces structures traditionnelles qui peuvent devenir dangereuses», dit-il.

(Photo : felix dickinson)

Une voie tracée vers le «fascisme»

«Je voulais aussi explorer les notions de privilège, d’isolement, de consanguinité symbolique et de rupture avec le monde extérieur», explique encore le réalisateur. «Ce que je cherche à montrer n’est pas un simple drame familial. C’est plutôt ce qui s’y cache : la manière dont le pouvoir peut devenir une ivresse, dont le confort agit comme une anesthésie et dont le silence dissimule les abus.» «Lorsque le privilège devient un système fermé, il protège autant qu’il engourdit et blesse. Il crée un espace où la morale se déforme lentement, où les traumatismes circulent sans jamais être nommés et où la réalité elle-même perd de sa netteté», explique-t-il.

Le sang et l’humour traversent le film comme du monoxyde de carbone : invisibles, inodores, jusqu’au moment où il est trop tard!

Pour l’acteur et dramaturge Tracy Letts, interprète du patriarche aveugle et violent, «l’une des choses que ce film met en évidence, c’est à quel point l’extrême disparité des richesses engendre des comportements affligeants». Si le film porte un message politique, c’est que ce type de situation favorise «probablement le fascisme», a encore déclaré Tracy Letts. Karim Aïnouz va dans le même sens, décrivant son film comme un «geste punk» face à l’opulence, aux dérives du «techno-féodalisme» et à l’accumulation obscène de richesses qui nourrissent les crispations modernes.

Les financements publics loués

Dans la veine des séries HBO The White Lotus et Succession mais en plus trash, Rosebush Pruning se délecte donc de la vacuité des ultrariches derrière leurs apparences impeccables en costumes de grands créateurs. Son ton troublant et ses images léchées tiennent à la présence, au scénario, de Efthymis Filippou, assistant de la première heure de Yórgos Lánthimos, multiprimé notamment pour Poor Things (2023). «Notre collaboration a donné naissance à un film dans lequel le malaise et la dérision constituent de véritables outils de mise en scène, poussant cette famille vers l’absurde sans jamais atténuer la violence qui la traverse».

(Photo : chris harris)

Il précise encore : «Le sang et l’humour traversent le film comme du monoxyde de carbone : ils sont invisibles, inodores, difficiles à percevoir jusqu’au moment où il est trop tard!». À Berlin, Karim Aïnouz a enfin profité de la tribune pour souligner l’importance des financements publics pour permettre l’existence de tels films, «à une époque où la censure et les jugements politiques sur ce que nous faisons sont vraiment dangereux, particulièrement dans certains pays», comme le sien : au Brésil, l’industrie du cinéma a été quasi mise à l’arrêt pendant la présidence de Jair Bolsonaro, entre 2019 et 2022.

Rosebush Pruning, de Karim Aïnouz.

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