Travailleurs précaires isolés, auto-entrepreneurs qui n’en ont que le nom, contrats très courts, sous-traitance parfois impénétrable : s’adapter aux mutations du marché du travail constitue un véritable défi pour les syndicats, traditionnellement centrés sur l’entreprise.
Quelques mobilisations ont été très médiatisées, comme celle des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles à Paris, salariées d’une entreprise sous-traitante qui ont obtenu avec le soutien de la CGT une amélioration de leurs salaires et conditions de travail. Mais globalement les syndicats tâtonnent, à la recherche des bons outils, pour toucher ces nouveaux profils de travailleurs.
Un récent avis du Comité économique, social et environnemental (CESE) soulignait qu’«avoir un travail aujourd’hui ne protège plus nécessairement de la précarité». Il rappelait que la France comptait plus de 1,1 million de travailleurs pauvres en 2022, citant, parmi les personnes vulnérables, les travailleurs de plateformes, les jeunes en contrats courts ou les contractuels de la fonction publique.
Globalement faible (10,3 % en 2019), le taux de syndicalisation en France l’est plus encore chez les personnes en CDD ou en intérim. Selon le service statistique du ministère du Travail, les salariés en contrat à durée limitée affichaient en 2019 un taux de syndicalisation quasi nul, de 2,3 %.
Pendant les «Trente Glorieuses», période de forte croissance après la Seconde Guerre mondiale, le salariat est devenu la norme du travail, entraînant une transformation progressive, «de syndicats de travailleurs en syndicats de salariés», rappelle l’historien Stéphane Sirot.
Selon cet expert, ils vivent toujours sur cet héritage qui s’est «effrité à travers la précarisation, le nomadisme des salariés et les nouvelles formes de travail de type entrepreneurial». Il souligne aussi leur difficulté à intégrer les salariés des très petites entreprises.
Au cœur de cet héritage, la loi de 1968 autorisant les sections syndicales au sein des entreprises, devenues le théâtre principal de l’action des syndicats.
Toutefois, «la CGT et la CFDT ont bien évolué sur leur position depuis 15-20 ans, pour s’occuper de la question des salariés précaires», tempère Laurianne Enjolras, maîtresse de conférences en droit privé à l’université de Montpellier.
L’enjeu est crucial car les accidents du travail sont beaucoup plus fréquents chez les intérimaires et les salariés des entreprises sous-traitantes.
«Effets de manche»
Pour dépasser le syndicalisme d’entreprise, les centrales peuvent développer des structures sur une base territoriale, de métier ou mélangeant les deux. Mais ils sont encore souvent «dans l’expérimentation», malgré une pratique bien installée de syndicats de site agrégeant les sous-traitants dans certains secteurs où ils sont stables, par exemple le nucléaire, constate Laurianne Enjolras.
À la CGT, Nawel Benchlikha a créé le syndicat inter-entreprises de Malakoff, Montrouge, Vanves et des environs, qui fédère quelque 150 personnes de secteurs variés (Ehpad, commerces…) aux statuts tout aussi variés (CDI, intérimaires, auto-entrepreneurs…). Des personnes qui étaient parfois des syndiqués isolés avant cela.
Aller vers les salariés de certains secteurs reste difficile, explique-t-elle, comme dans la propreté, parce que ces travailleurs «multiplient les contrats avec des amplitudes horaires de malade».
Autre défi contemporain, l’ubérisation, avec le développement d’un micro-entrepreneuriat cachant souvent une relation de subordination avec les plateformes.
Pour la secrétaire confédérale de la CFDT Lydie Nicol, le micro-entrepreneuriat «pose la question de notre modèle de protection sociale demain» car «il n’est ni protecteur pour la personne, ni contributif au bien commun».
«Cela fait partie des défis à relever mais en ayant en tête qu’on ne doit pas décider que le salariat c’est l’alpha et l’oméga du modèle social et qu’on doit défendre à tout prix ce modèle si les travailleurs aspirent à autre chose», avance-t-elle.
Si l’Union-indépendants est affiliée à la CFDT, ce secteur s’organise en bonne partie autour de mouvements venant de la base.
«Ça reste encore un secteur dans lequel les syndicats sont des petites entités qui font des effets de manche les unes par rapport aux autres», estime Jérôme Pimot, président et fondateur du CLAP, le collectif des livreurs autonomes de plateformes.
Il déplore que les syndicats ne déploient pas plus de moyens pour soutenir ces travailleurs, rappelant que les livreurs sont 70 000 à 100 000 et «sont des hyper-précaires dans une stratégie de survie».