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Pénurie d’ingénieurs : symptôme d’une transformation économique


Manque d'étudiants, émergence de l'IA, les facteurs sont multiples. (Photo d'illustration : unsplash)

LUXEMBOURG L’informatique, l’industrie et la construction manquent cruellement des ingénieurs que nos écoles peinent à attirer. Analyse d’un secteur sous haute tension qui symbolise les nouveaux enjeux du marché du travail.

D’après la dernière publication du think tank IDEA de la Chambre de commerce, les résidents diplômés de l’enseignement supérieur dans les domaines des sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STIM) étaient en 2024 bien moins nombreux que la moyenne observée dans les pays de l’OCDE et de l’UE : 23 % de la population âgée de 25 à 64 ans, contre plus de 26 % dans les autres pays concernés. Avec des disparités selon les disciplines, le secteur le plus touché étant de loin celui des ingénieurs (9,4 % pour le Luxembourg contre 16,1 % en moyenne dans l’OCDE). Or, dans sa liste des métiers très en pénurie, l’ADEM avait pointé en mars dernier de nombreux domaines d’ingénierie (sans compter le secteur public qui n’est pas tenu de déclarer ses postes vacants). IDEA pose alors la question qui fâche : «Alors qu’il y a un réel besoin, pourquoi manque-t-on d’ingénieurs?»

Finance et expats

Les premiers éléments de réponse reposent sur les deux caractéristiques structurelles du marché du travail au Grand-Duché : une économie spécialisée dans la finance et les activités de services face à une main-d’œuvre qui repose essentiellement sur les mannes frontalières et expatriées. La formation locale d’ingénieurs en pâtit (seuls 13,2 % des étudiants résidents en ingénierie STIM se sont formés au Luxembourg au cours de l’année scolaire écoulée). Or, les secteurs ayant le plus besoin d’ingénieurs, à savoir l’informatique, l’industrie et la construction, ont recours à une majorité de frontaliers (52 % de moyenne, et jusqu’à 70 % selon les secteurs en 2025) et de salariés résidents non luxembourgeois (26,3 % en moyenne, jusqu’à 39 %). Résultat, selon Ioana Pop, économiste à IDEA : «Le stock des postes vacants d’ingénieurs représenterait près de 7 % du stock total en 2025». Un niveau jamais atteint, avec un manque accru dans le domaine de l’informatique.

Avancer avec son temps

Une pénurie qui s’explique aussi par les bouleversements majeurs que notre société subit depuis une dizaine d’années, l’émergence de l’intelligence artificielle en tête. Le Luxembourg Institute of Socio-Economic Research soulignait au mois de mars que les entreprises luxembourgeoises adoptaient plus vite l’IA dans leur quotidien que les entreprises des pays voisins. Un constat qui n’est pas forcément synonyme de baisse de tension en termes de recherche d’ingénieurs. Au contraire même, selon la Fedil, qui prédit plus de 3 000 embauches dans près de 100 entreprises avec une part significative de métiers d’ingénieurs, notamment pour l’industrie et la construction (avec près de 20 % du total des embauches prévues pour ces secteurs). Le besoin est là, au moins à moyen terme. D’autant que le Luxembourg n’échappe pas au vieillissement de sa population active, généralisé dans les pays limitrophes, et notamment chez ses frontaliers dans la construction et l’industrie, deux secteurs particulièrement demandeurs en ingénieurs.

Quels leviers d’action?

Envisager l’avenir de l’emploi demande une vision à long terme : ces différents constats mettent en valeur l’importance de l’orientation des résidents vers les études STIM, à commencer par les étudiantes, largement minoritaires dans les filières d’ingénierie. Cette nouvelle génération, biberonnée à l’IA, aurait de plus toutes les cartes en main pour se servir des avancées technologiques plutôt que de les subir comme un frein à l’emploi. Ioana Pope va plus loin, en appelant de ses vœux une «adaptation des politiques d’attractivité et de rétention des talents», proposant notamment un élargissement de la prime jeune salarié à tout ingénieur de moins de 30 ans. Ce n’est pourtant pas la solution miracle, les entreprises ayant de plus en plus besoin de profils qui combinent connaissances techniques et compétences transversales : les jeunes sans expérience, y compris les ingénieurs, ne sont pas la population active la plus adaptée à cette démarche hybride qui complique le recrutement. La manne internationale et le recours aux frontaliers sont inéluctables, et les entreprises en manque d’ingénieurs risquent de devoir revoir leurs barèmes pour attirer les profils expérimentés.

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