L’Unicef a publié une étude inédite renseignant le nombre de filles et de femmes concernées par les mutilations génitales. Un document qui doit mettre en lumière des pratiques encore trop souvent ignorées dans le pays.
Dans le monde, chaque année, plus de quatre millions de femmes et de filles sont susceptibles d’être exposées à une mutilation génitale féminine (MGF) et l’on estime à 238 millions le nombre actuel de victimes. Si l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient sont des régions particulièrement exposées à ce problème, l’Europe ne doit pas détourner le regard pour autant. Malgré un cadre pénal qui les interdit et les punit, le Grand-Duché n’est pas épargné par ces pratiques, qu’elles aient lieu lors d’un séjour dans le pays d’origine ou simplement par tradition et pression communautaire. «La thématique des mutilations génitales féminines et leur prévalence sont peu documentées au Luxembourg», regrette Sandra Visscher, la directrice exécutive d’Unicef Luxembourg.
L’association a donc décidé de lancer une grande étude pour estimer la prévalence des MGF dans la population luxembourgeoise. «Il nous manquait une base chiffrée, affirme Alexandra Gardeur, chargée de plaidoyer à l’Unicef Luxembourg. C’est la première étude aussi large concernant le Luxembourg avec une méthodologie adaptée.»
Plus de 3 000 personnes concernées
La méthodologie s’inspire d’une étude similaire réalisée en Belgique et s’appuie sur les données du Statec ainsi que sur celles de l’Unicef et de l’OMS. Celles-ci ont permis en premier lieu d’identifier les filles et femmes du Luxembourg ayant un lien avec les pays où les MGF sont pratiquées, environ 9 000 personnes, puis d’en déduire une évaluation statistique en recoupant les taux de prévalence par pays et par tranche d’âge. «Il ne s’agit pas de recenser des situations individuelles, mais de disposer d’ordres de grandeur fiables permettant d’orienter les politiques publiques», souligne le docteur Ivan Nourdin, cofondateur de GrewIA, qui a participé à l’étude.
Il en ressort que 2 238 femmes ont probablement déjà subi une MGF. Ayant principalement entre 20 et 49 ans, 40 % d’entre elles sont originaires d’Érythrée, 15 % de Guinée, 9 % d’Égypte et 8 % de Guinée-Bissau. En parallèle, l’étude estime que 1 086 filles âgées de 0 à 19 ans (43 % ont moins de 5 ans) risquent de subir une excision. «Elles sont originaires des mêmes pays, mais dans des proportions différentes», note Alexandra Gardeur. Ces femmes et ces filles habitent en majorité dans les cantons d’Esch et de Luxembourg.
Une vingtaine de recommandations
«Cette étude permet de rendre visible une réalité encore trop souvent ignorée. Derrière ces chiffres, il y a des parcours de vie, des risques réels, et la nécessité d’agir de manière coordonnée», rappelle Paul Heber. La synthèse permet de proposer enfin une base étayée sur les MGF alors que celles-ci restent largement sous-détectées au Grand-Duché, souvent faute de sensibilisation et de formation des personnels concernés.
Pour faire bouger les choses, l’Unicef a accompagné son étude de vingt recommandations destinées aussi bien aux pouvoirs publics qu’aux acteurs de terrain. L’association propose entre autres de mener des campagnes de sensibilisation pour informer la population sur les troubles causés par les MGF, de créer un centre au Luxembourg pour la prise en charge des personnes concernées ainsi qu’un parcours de soins spécifique pour identifier les victimes. Elle aimerait aussi qu’un soutien soit apporté aux demandeuses de protection internationale afin qu’elles puissent révéler plus librement les motifs de leur demande.
Elle préconise de poursuivre, au niveau international, le soutien aux programmes de prévention et de sensibilisation dans les pays concernés par ces pratiques et de mettre en œuvre, au niveau national, un recensement des cas de MGF. Enfin, l’Unicef souhaiterait améliorer l’application de la législation pénale sur l’excision. Car si elle est interdite au Luxembourg, y compris quand elle a lieu à l’étranger, aucune procédure n’a encore jamais été engagée faute de dénonciation.
Retrouvez l’étude complète sur le site de l’Unicef
Présent sur le terrain, le Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (GAMS) au Luxembourg est ravi de pouvoir compter sur une base chiffrée. Créée en juillet dernier, cette association déploie son action autour de quatre axes pour lutter au quotidien contre l’excision : prévenir, protéger, accompagner et former. «Nous avons l’avantage de capitaliser sur l’expérience d’une trentaine d’années du GAMS Belgique», explique Pascale Zaourou, coordinatrice au sein de la structure.
Pour elle, l’étude permet de mettre en lumière une réalité connue mais souvent ignorée. «Cela démontre que les mutilations génitales féminines existent ici aussi.» Avec un nombre de concernées, plus de 3 000 personnes, qui est loin d’être anodin. «C’est l’équivalent de la population de Sandweiler, le phénomène nous concerne de très près.»
Le GAMS travaille au plus près des populations concernées. «Nous sommes en contact avec les communautés, mais aussi avec les acteurs de terrain comme le secteur social et le secteur médical.» L’étude permettra de renforcer la communication et la prévention autour des MGF. «Si on peut en déconstruire les raisons, on pourra enterrer la pratique.»