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Télétravail : une débrouille nécessaire et insuffisante


«Des fois, je télétravaille pour éviter les bouchons. Deux heures de gagnées dans la journée : je suis bien contente !» Un argument qui pèse souvent dans le choix des frontaliers de télétravailler. (illustration Editpress)

Avec l’augmentation infernale du trafic routier, accentuée par les grèves du côté français, le télétravail ressort comme un lapin du chapeau. Nous sommes allés à la rencontre de frontaliers qui le pratiquent régulièrement, mais aussi des spécialistes du sujet : la culture de la débrouille prévaut et il faudra franchir un autre palier pour parler de modernité.

Pas de bouchons, l’ordinateur dans le salon, les enfants déposés à l’école, le café qui bout… le vrai café, pas le jus de chaussette de la machine au boulot ! Et, au final, le sentiment d’être «plus efficace que dans l’entreprise». Un tableau idyllique du télétravail occasionnel, mais difficile à brosser : en dehors des grosses entreprises, pour beaucoup, c’est le règne de la débrouille.

Premier constat : «Ce n’est pas facile d’en parler, lâche une Thionvilloise. Je n’ai pas envie de critiquer ma boîte dans le journal !» Elle ne peut pas télétravailler, son métier de communicante le lui permettrait, mais son «patron ne veut pas. Il y a un problème de confiance, il croit que je vais « glander » à la maison.» Elle n’est pas la seule frustrée. Une frontalière de Longwy, qui bosse dans la finance, nous confie : «L’entreprise ne veut pas que les données des clients sortent des murs.»

Une autre volonté d’anonymat, pour ceux qui peuvent télétravailler, résulte d’un respect aléatoire du code du travail et des règles internationales.

Vie de famille et carrière préservée

Jenny, 40 ans, bosse dans l’informatique. Résidant à Longwy, elle occupe un poste «dans une petite structure où le télétravail est né de débrouillardise. Ça a commencé quand je suis tombée enceinte. Les jours où j’étais fatiguée, je pouvais bosser depuis la maison. En échange, quand je suis revenue, j’ai obtenu une certaine souplesse.»

Aujourd’hui, Jenny télétravaille environ un jour par mois, «en lissant sur l’année». «Ça n’est pas régulier, c’est une question de circonstances. J’ai eu une entorse récemment : j’ai télétravaillé une semaine depuis la maison. Ça m’arrive de télétravailler quand ma fille est malade aussi.» On fait remarquer à Jenny que cela relève plutôt des congés maladie… «C’est du donnant-donnant. Des fois, je télétravaille pour éviter les bouchons. Deux heures de gagnées dans la journée : je suis bien contente !» Jenny peut organiser sa journée comme elle veut quand elle télétravaille, ce qui est l’autre grand avantage.

Peu de salariés ont confié leur envie de travailler en centre de «coworking» : l’idée, comme Jenny, est de profiter d’une journée flexible à la maison. «Honnêtement, on est au moins autant efficace qu’au boulot», conclut Jenny.

«Tant que le boulot est fait, pas de problème»

Satya, une Messine, est analyste financière. Elle télétravaille «au moins deux jours par semaine» quand elle a ses enfants. Une semaine sur deux, c’est elle qui a la garde. «Le télétravail me sauve, confie-t-elle. Même si je mettais les enfants au périscolaire matin et soir, ça n’irait pas avec les trajets.» Grâce à la flexibilité de son travail, Satya peut fractionner ses heures dans la journée. «Je peux me libérer pour aller chercher les enfants. Tant que le boulot est fait, pas de problème.»

Son boulot, justement, se prête bien au travail à distance. «Certains clients sont à Singapour ou aux États-Unis. Je travaille à une échelle mondialisée… allumer un ordinateur à Luxembourg ou à Metz, qu’est-ce-que ça change finalement ?»

Parfois, le télétravail devient très organisé, loin du «je prends l’ordinateur et je me casse chez moi», que nous lâche un jeune Messin.

Mais même bien quand il est bien organisé, la comptabilité s’emmêle les pinceaux, comme nous allons le voir avec Enora.

Du «home office» plus carré

Frontalière depuis 20 ans, Enora vit à Longwy. Elle occupe un poste dans le service clientèle. «Je fais du home office jusqu’à 12 jours par an. Chez nous, la procédure est très organisée. Tout est né d’un déménagement de l’entreprise plus loin de la frontière», explique-t-elle. L’entreprise a équipé les salariés d’ordinateurs reliables à leurs téléphones portables les jours où ils souhaitent télétravailler depuis la maison : «En clair, c’est comme au bureau. Tout cela fonctionne très bien, idem avec les réunions par Skype.»

La séparation avec la vie personnelle «est très nette, reprend Enora. Quand j’ai fait mes heures, je termine ma tâche et je ferme l’écran.» Sa boîte a fait les choses sérieusement. Sauf que d’un point de vue fiscal, ça ne colle pas. «On nous a dit que le seul palier qui compte, c’est ne pas dépasser 184 jours en vertu des cadres internationaux.»

Faux en fait, comme nous l’explique le juriste de l’association Frontaliers Grand-Est, Julien Dauer : «Le palier de 184 jours est une norme internationale qui concerne l’imposition des travailleurs détachés par exemple.» Alors que le frontalier «appartient» à l’entreprise luxembourgeoise.

«Le laptop sur les genoux dans les bouchons»

De nombreux autres frontaliers nous ont relaté une gestion du télétravail pratique, mais au doigt mouillé.

Le plus fort reste un témoignage d’un officier de la police motorisée luxembourgeoise, que nous avions interrogé l’an dernier. Il nous expliquait qu’un nombre croissant d’automobilistes se font prendre dans les bouchons «avec leur laptop sur les genoux» ! On l’aura compris : l’urgence commande tout.

Pour Julien Dauer, le télétravail exige au contraire une gestion anticipée et précise, «comme l’ont défini les syndicats luxembourgeois et le patronat par un accord. Il faut faire un avenant au contrat en précisant un maximum de paramètres : temps accordé, matériel à la disposition du salarié, modulation des journées, etc. C’est une question de sécurité juridique, tant pour l’employeur que pour le salarié.»

Hubert Gamelon

La «culture de la flexibilité», ça se travaille !

«Le télétravail, ce n’est pas dire « je rentre bosser depuis chez moi » après le rendez-vous de 15 heures.» Le directeur des ressources humaines d’ING raconte le virage pris dès 2012 dans l’entreprise.

Un monde d’écart : voilà ce que nous avons trouvé chez ING en parlant de télétravail. Dans le bruissement des entreprises luxembourgeoises, on nous a recommandé la banque orange comme précurseur. «Notre virage remonte à 2012, confirme Pierre Knoden, le directeur des ressources humaines d’ING Luxembourg. On parle beaucoup de télétravail depuis deux ans en termes de « problème de mobilité » ou de « question fiscale ». Mais nous, dès le départ, c’était « l’avantage procuré » aux employés.» Pour Pierre Knoden, le calcul est rapide : «Le Luxembourg est le numéro 1 mondial pour le besoin de profils qualifiés, mais il est numéro 52 en termes de réservoir de main-d’œuvre disponible. Nous mettons tous les avantages de notre côté.»

Le télétravail fait partie d’un plan global sur la flexibilité : possibilité de racheter des jours de congés, approche ouverte sur le temps partiel et même «changement de localisation du siège pour être en face de la gare», sourit Pierre Knoden en montrant l’édifice derrière une large baie vitrée. «On a bossé sur ce changement il y a sept ans. À l’époque, on avait 70% d’employés qui venaient en voiture. Aujourd’hui, c’est 70% qui viennent en transports en commun.»

Pierre Knoden, directeur des ressources humaines d'ING. (photo Tania Feller)

Pierre Knoden, directeur des ressources humaines d’ING. (photo Tania Feller)

Sur le télétravail comme sur le reste, Pierre Knoden raconte une stratégie affinée : «Les départements pilotes ont montré leur efficacité dans un processus de confiance. On a mis en place une culture du management aussi : apprendre à diriger sans avoir besoin d’être entouré de quinze collaborateurs.» Un règlement du télétravail a été édité, tous les éléments ont été mis sur la table : couverture par l’assurance («si le salarié se casse une jambe chez lui»), logiciel d’inscription des jours de télétravail («comme on inscrit les jours de formation») et, bien sûr, quota de jours permis : «Chez ING, on peut monter jusqu’à 50 jours par an, soit le plafond social maximum. Donc on va à fond dans les possibilités, sans se bloquer sur le paramètre fiscal, comme d’autres entreprises : nos services savent faire, les employés qui dépassent les plafonds fiscaux propres à leur paysont tous les éléments pour régler ce qu’ils doivent dans leur pays.»

50 jours par an, ça fait un jour par semaine en télétravail : loin des 29 jours de plafond fiscal avec la France, 24 avec la Belgique et 19 avec l’Allemagne. Régler le problème de la confiance, aplanir les difficultés fiscales, acquérir une culture de la flexibilité… «On donne désormais des conseils à d’autres entreprises aujourd’hui, car nous estimons que c’est un enjeu pour la place luxembourgeoise. Mais ceux qui veulent se trouver des obstacles en trouverons toujours.» Cette «culture de la flexibilité», Pierre Knoden en donne quelques exemples : «Dans mon équipe, tous les jeudis de 8h40 à 9h, chaque collaborateur présent ou à distance donne en 2 minutes les infos de sa semaine. En 20 minutes, tout le monde sait ce qui est important.»

On le voit, le télétravail n’est pas l’affaire d’un seul membre, mais une nouvelle façon de travailler ensemble. «Je ne connais pas un collaborateur qui s’en plaigne, lâche Pierre Knoden. On a des jeunes diplômés qui nous racontent leurs expériences en Australie ou au Canada, leurs aspirations à plus de responsabilité et d’autonomie… nous leurs offrons la même chose ici.» ING joue sa partie sur un échiquier mondialisé. La branche luxembourgeoise compte presque 1 000 employés, dont 65% sont frontaliers. «Il y a une dizaine d’années, quand un profil m’intéressait, je mettais sur la tables les avantages fiscaux et sociaux du Luxembourg : c’était terminé. Aujourd’hui, il faut multiplier les angles pour attirer les profils les mieux formés : nous avons bien anticipé et nous sommes bien positionnés.»

Lire aussi : Télétravail, le mythe des 29 jours

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