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Tablette à l’école : décryptage d’une «révolution pédagogique»


La tablette à l'école ? Une révolution pédagogique que le Luxembourg impose avec d'autant plus de poids depuis la rentrée (Photo : Julien Garroy).

C’est toute la méthode d’apprentissage qui a évolué avec l’entrée de la tablette à l’école. Dans le secondaire, le stylet détrône le stylo et à l’école fondamentale on apprend à coder pour être maître de son destin.

Créé en 1992, le Service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogiques et technologiques (Script) organise le tournant numérique à l’école. Une équipe est chargée de développer des matériaux didactiques et désormais tous les livres scolaires édités par le Script ont également une existence numérique.

«Le projet tablettes se limite à l’enseignement secondaire qui dépend du ministère de l’Éducation nationale, contrairement au fondamental qui est pris en charge par les communes», explique le directeur du Script, Luc Weis.

Le dispositif «One to One» permet aux parents d’acquérir une tablette pour la somme de 50 euros par an. Des classes tests ont été lancées en 2014, notamment pour déterminer quelle tablette était la plus adéquate. C’est l’iPad d’Apple qui est sorti du lot au fil de son utilisation.

«Cette souscription est renouvelée d’année en année. En principe, l’élève garde sa tablette quatre ans, explique Luc Weis. À l’issue, la tablette peut être revendue à l’élève pour une somme de 30 euros.»
Même si le programme d’acquisition de tablettes se concentre essentiellement sur le secondaire, «nous savons que la digitalisation ne commence pas à 12 ans», assure Luc Weis. «Nous avons codéveloppé avec l’université un logiciel pour apprendre les mathématiques aux enfants de 4 à 6 ans.»

Devenir un consommateur averti

Des cours de codage aux enfants du fondamental ont déjà été donnés et, à partir de l’année prochaine, ils devraient devenir obligatoires, comme l’avait annoncé le ministre de l’Éducation nationale à la rentrée. Selon Luc Weis, «cela va vraiment changer l’école au Luxembourg, car ça signifie que chaque élève aura des notions de base en codage et pourra, s’il le désire, trouver des offres pour aller plus loin dans la programmation, qui est notre moyen de communication avec les ordinateurs. Soit nous sommes des consommateurs qui pouvons comprendre ce qui est invisible, comment nous pouvons être influencés par les algorithmes, soit nous sommes des consommateurs non avertis et cela représente alors un grand risque. Cette connaissance est d’autant plus importante dans un pays qui mise sur la digitalisation dans le futur.»
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, apprendre à coder ne se fait pas forcément devant l’ordinateur : les plus petits peuvent par exemple programmer un robot en lui créant un parcours à travers la classe avec des bouts de bois et des feutres de couleur. Des codes que le robot reconnaît comme des algorithmes qui lui indiquent quelle action accomplir. Au fil des années, cela va devenir plus concret et l’enfant pourra coder sur la tablette.

Favoriser l’apprentissage de compétences par le jeu ou l’action

Selon Luc Weis, plusieurs études montrent, notamment en filmant les cours sur tablettes, que dans un cours on ne regarde pas en permanence l'outil informatique. Les enfants parlent avec leurs voisins pour trouver des solutions ou regardent et interrogent leur instituteur (Photo : Tania Feller).

Selon Luc Weis, plusieurs études montrent, notamment en filmant les cours sur tablettes, que dans un cours on ne regarde pas en permanence l’outil informatique. Les enfants parlent avec leurs voisins pour trouver des solutions ou regardent et interrogent leur instituteur (Photo : Tania Feller).

«Nous avons vraiment l’objectif de transformer l’apprentissage, reprend le directeur du Script. Il y a quinze ans, l’enseignant aurait peut-être expliqué tout ça de façon théorique face à une classe assise. Maintenant nous essayons plutôt de favoriser l’apprentissage de compétences par le jeu ou l’action.» Des formations et des conférences sont organisées pour rassurer les enseignants qui ne maîtrisent pas forcément ce domaine, mais ce tournant paraît indispensable au directeur du Script.

«Nous sommes convaincus qu’il y a plusieurs manières d’utiliser une tablette : l’une c’est de laisser son enfant seul devant l’écran (NDLR : pour jouer à des jeux ou regarder des vidéos). Tout ce qu’il ne faut pas faire. L’autre c’est d’accompagner l’enfant et d’être actif. Dans ce cas, il y a moins de risques. Nous avons confiance dans les pédagogues qui savent poser des limites, notamment sur le temps d’exposition.»

Des limites posées par les pédagogues

L’avenir nous dira si cette stratégie fonctionne ou non : «Si l’élève échange le papier pour la tablette et que ça n’apporte rien, on pourra dire que c’est juste une façon plus chère de prendre des notes, un gaspillage», reconnaît Luc Weis qui ne croit pas en cette hypothèse. «Nous sommes d’avis que cela enrichira l’apprentissage des élèves si l’on utilise tout le potentiel de cet outil. Dans ce cas, les enseignants changeront leur façon d’enseigner et les élèves changeront de façon d’apprendre.» Quoi qu’il en soit, impossible d’échapper aux nouvelles technologies : «L’intelligence artificielle est déjà tout autour de nous. Nous devons faire des efforts à l’école pour que les enfants comprennent ce qu’il y a derrière l’énorme complexité de l’ordinateur, tout en gardant une distance humaniste pour être capables de prendre des décisions qui vont au-delà de ce que l’ordinateur propose.»

«La digitalisation, ce n’est pas un choix de notre pays»

Luc Weis insiste : «La digitalisation, ce n’est pas un choix de notre pays ou de l’Europe. On vit dans l’ère de la digitalisation. Il faut s’assurer que les enfants comprennent le monde dans lequel ils vivent. On pourrait interdire les tablettes et les smartphones comme cela a été fait en France, mais on ne ferait qu’éviter le problème. Les jeunes vont utiliser les téléphones en cachette dans une utilisation qui peut être dangereuse.»

Le directeur du Script voit le potentiel pédagogique «énorme» du numérique et considère qu’il impulse une «véritable révolution». «L’école d’hier, c’était celle du XIXe siècle, qui devait former beaucoup d’ouvriers. Les élèves étaient assis sur des bancs dans de grandes classes pour écouter des cours magistraux sans jamais parler. Nous aimerions que les rôles soient inversés, que l’enseignant soit un coapprenant, que les élèves posent les questions et trouvent les réponses. Nous voulons des enfants qui peuvent penser en sortant du cadre. Par exemple, pour le changement climatique, il faut des jeunes qui apportent de nouvelles idées, car nous avons échoué à trouver les bonnes réponses.»

À moyen terme, le Script envisage d’ajouter une branche «computer science» et veut thématiser l’informatique dans les classes. «Il va y avoir de plus en plus de spécialisations dans la digitalisation, annonce Luc Weis. J’espère que dans dix ans nous allons miser davantage sur des compétences comme la communication, la collaboration, la créativité et la pensée critique que sur les compétences des branches (géographie, langues, mathématiques…) pour s’assurer que les générations futures soient à même de façonner un monde meilleur.»

Audrey Libiez

Le prix à payer

Pour acquérir les tablettes, le ministère de l’Éducation nationale a déjà dépensé près de 5 millions d’euros, soit 12 000 fois 400 euros, le prix d’une tablette.
Douze mille iPad ont donc déjà été distribués et le Script fait actuellement l’acquisition de 5 500 tablettes supplémentaires. Le but du dispositif «One to One» (ou «One2One») est que chaque élève du secondaire du pays ait sa propre tablette dans environ cinq ans. Tous les lycées ont actuellement au moins une classe iPad.
À moyen ou long terme, l’iPad devrait remplacer les livres scolaires.

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