Depuis 2013, au gré de multiples voyages, il dépeint l’Amérique à travers un folk rock élégant et inspiré. Et avec son huitième album, Kevin Morby s’approche un peu plus des légendes du genre.
Il est probablement l’un des derniers à défendre le port de la veste à franges façon cowboy ou Actarus dans Goldorak. Et sa dernière, bariolée d’étoiles fanées sur un fond bleu délavé, rappelle qu’il est également l’un des beaux conteurs de l’Amérique, celle déjà auscultée par Bob Dylan, Lou Reed, Leonard Cohen ou Bruce Springsteen. Kevin Morby n’est peut-être pas de cette trempe : ce n’est sûrement pas le meilleur parolier ou musicien, ni le meilleur observateur de cette terre à la grandeur accidentée. Mais il le fait à sa manière, sans grande effusion, évitant la grandiloquence dans une musique qui lui correspond bien : sincère, touchante, juste.
Toujours à bord de son vieux van, qu’il gare cette fois-ci à côté d’un champ de tournesols, le garçon, aujourd’hui 38 ans, semble ne pas avoir pris une ride. Même dégaine, même sourire discret, même cheveux bouclés entourant un regard profond. Pourtant, il en a des kilomètres au compteur, lui le fils d’un employé de la General Motors dont la mobilité professionnelle, dit-il, a éveillé sa curiosité pour le monde. Il s’y est employé ces dernières années, à travers les longues tournées qu’il a effectuées, notamment en Europe, mais aussi au gré de son nomadisme, lui, troubadour du XXIe siècle qui s’est trouvé d’éphémères accroches aux États-Unis.
Rodéos et affichages pro-Jésus
Une manière, pour cet artiste itinérant, de mieux comprendre ce qui l’entoure et, surtout, d’alimenter une musique qui agit comme une éponge, absorbant et recrachant tout ce qu’elle voit et ressent, partout où elle passe. Sa discographie, entamée en 2013, en est le témoin : sur son premier disque, Harlem River (2013), c’est New York City qui est à l’honneur. Singing Saw (2016), lui, raconte la Californie. City Music (2017), pour sa part, évoque les villes de Memphis et de Los Angeles. Une histoire de l’Amérique qui, en 2019, prendra même la forme d’une œuvre «spirituelle» (Oh My God), avant que Kevin Morby ne décide de consacrer ses trois derniers disques au Midwest, lui le natif de Kansas City, dans le Missouri.
Le Midwest, c’est ma terre désolée
Il y a tout de même des constantes dans ces allers-retours, ces dérives, ces chemins de traverse : d’abord, une science poussée de la mélodie tranquille, portée par une forme de sérénité contemplative, avec une guitare, centrale dans toute son œuvre (en dehors du piano, parfois mis au premier plan). Ensuite, une patine «sixties», comme c’est aussi le cas chez d’autres de ses pairs (Bill Callahan, Bonnie Prince Billy). À cela, enfin, s’ajoutent des arrangements tout en subtilité, comme si les autres instruments devaient s'en tenir à un devoir de sobriété, arrivant comme sur la pointe des pieds. Si l’americana, style propre aux racines américaines, constitue l’ADN principal de sa musique, celle-ci suit néanmoins la bougeotte de son auteur, sautant de la folk au rock en passant par le jazz (un peu), la soul (tout autant), et ce, jusqu’à la country, banjo et violon en tête.
Son retour aux sources, dans un triptyque de haute tenue, est un bon exemple de cet alliage : tandis que Sundowner (2020) étalait sa précieuse simplicité, dépouillé en raison de la crise sanitaire qui passait par là, son successeur, This Is a Photograph (2022) affichait une plus grande richesse orchestrale. À la croisée des deux sans le chercher, Little Wide Open emballe le tout avec maestria. Dans le sillage de ses ballades, on découvre une vision quasi mythique du Midwest, terres centrales oubliées, coincées entre les Appalaches et les Rocheuses. Les références y sont nombreuses : la nature et ses dangers (tornades, sécheresse), la rudesse des rapports entre hommes et, plus terre à terre, entre autres, les rodéos et les affichages pro-Jésus qui bordent les interminables routes de la «Bible Belt».
Place à la Cité des Anges
L’écrivaine Rachel Kushner, invitée à écrire un texte pour accompagner la sortie de ce huitième album, résume bien l’idée. Derrière le titre «Guide pratique du troubadour nord-américain», elle dit de Kevin Morby qu’il convoque «le Midwest dans tous ses devoirs, sa modestie, sa familiarité et son isolement : la terre, les gens et tout ce qu’il y a entre les deux». Avec lui, et à travers ses textes, c’est en effet toute l’ambivalence de l’Amérique qui se chante : sa beauté et sa laideur, ses grands espaces et ses esprits étriqués ou, comme il l’écrit sur Bandcamp, ses «sons inquiétants» (le bruit des cigales, le passage d’un train, le hurlement d’une sirène) qui «résonnent sous le ciel immense». «Si ce n’est pas techniquement une terre désolée, c’est ma terre désolée», lâche-t-il.
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