À quelques jours du Mondial de foot, des hymnes de supporters générés par IA ont envahi les réseaux sociaux. Mais leur succès n’efface en rien celui des hymnes officiels, dont la popularité dépasse parfois les frontières du pays qu’ils soutiennent.
Alors que la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada donnera son coup d’envoi le 11 juin, des morceaux créés par des fans avec l’aide de l’intelligence artificielle soulèvent des questions sur la propriété artistique, la rémunération des artistes et la valeur de la créativité humaine, selon plusieurs experts. Mais la plupart des internautes ne semblent pas s’en préoccuper : sur les réseaux, ils sont nombreux à affirmer préférer ces chansons à l’hymne officiel commandé par la FIFA aux musiciens Jelly Roll et Carin León. Et malgré la sortie du titre Dai Dai de Shakira et Burna Boy, autre chanson choisie par l’instance mondiale, les chants de supporters captent toujours autant l’attention en ligne.
La tendance semble avoir débuté en février avec une chanson dédiée à l’équipe de France, Imbattables, créée par Crystalo, qui se présente sur Spotify comme le «premier créateur musical IA» français. Le morceau s’ouvre sur une série de noms scandés en chœur, parmi lesquels celui de Kylian Mbappé et d’autres stars des Bleus. Puis un hymne brésilien est sorti, reprenant une formule similaire basée sur les noms des joueurs et une mélodie virale. Son producteur, Guilherme Maia, alias M4IA, explique avoir créé le morceau en assemblant différents éléments conçus avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Recette gagnante
Toute une déclinaison de chansons suivant chacune cette même recette a suivi. «Aujourd’hui, les gens suivent une tendance ou cherchent à recréer une émotion», explique Guilherme Maia, qui rappelle que l’imitation artistique a toujours existé. Le producteur insiste sur le fait qu’il a conçu son morceau lui-même et a seulement utilisé l’IA comme un assistant pour produire certains éléments. «En musique, les règles sont claires. On ne peut pas simplement copier le travail de quelqu’un d’autre ou utiliser des échantillons sans autorisation, même si l’IA est impliquée», ajoute le musicien.
Mais pour Jason Palamara, spécialiste des technologies musicales à l’université de l’Indiana, les modèles actuels manquent de transparence concernant la manière dont les artistes sont crédités lorsque leurs œuvres protégées servent à entraîner les systèmes d’IA. «Tout cela doit bien venir de quelque part», souligne-t-il.
Aujourd’hui, les gens suivent une tendance ou cherchent à recréer une émotion
Les incohérences parfois visibles dans les images générées par IA se retrouvent également dans la musique produite avec cette technologie. Ainsi, une chanson de supporters pour le Portugal est interprétée avec un accent brésilien, tandis qu’une version colombienne prononce le nom du milieu de terrain James Rodríguez à l’anglaise plutôt qu’à l’espagnol.
Selon Jason Palamara, la musique générée par IA peut également manquer de complexité. «C’est un produit compact, plutôt qu’une œuvre composée de multiples pistes et textures», explique-t-il. Pour Morgan Hayduk, cofondateur de l’entreprise Beatdapp spécialisée dans la détection de fraude musicale, les auditeurs séduits par ces chansons «ne se soucient tout simplement pas» de sophistication artistique.
Selon lui, les chansons simples et immédiatement mémorisables, destinées à être reprises dans les stades ou utilisées dans des publicités, constituent un terrain particulièrement favorable à cette technologie. Dans ce contexte, «comprendre ce qui se cache derrière ces productions, comme une chanson de supporters pour la Coupe du monde, est un cap difficile que l’industrie musicale va devoir franchir».
La Bosnie veut de l’authenticité
Pourtant, un exemple fait déjà mentir la popularité de ces titres générés par IA : les rockeurs bosniens de Dubioza Kolektiv ont offert au Mondial de foot son «vrai» premier hit de supporters avec I Am from Bosnia, ses cuivres, ses guitares et son refrain entêtant («I am from Bosnia, take me to America»).
Dans le clip publié fin mai, les musiciens dribblent, maillots jaunes sur le dos, instruments en main et ćevapi – une spécialité de viande grillée typique des Balkans – sur le gril. «Notre clip, qui a dû coûter six marks (NDLR : 3 euros), a été tourné dans le quartier, en quelque sorte l’équivalent d’une favela en Colombie ou au Brésil. Je crois que les gens y ont reconnu cette esthétique : le football, c’est ça, un ballon déchiré et un but dessiné sur un mur, et les pauvres qui jouent au foot», explique Brano Jakubovic, 47 ans, claviériste et auteur du texte. En somme, tout l’inverse des chansons virales calibrées artificiellement.
I Am from Bosnia cumule plus d’un million et demi de vues sur YouTube, au moins autant sur Instagram et des reprises aux quatre coins du monde. Elle n’est pourtant pas nouvelle : il s’agit d’une reprise de U.S.A., des mêmes Dubioza Kolektiv, parue en 2011. À l’origine, la chanson parlait de la façon «dont les Bosniens ou autres habitants de l’Europe de l’Est émigrent en Amérique à la recherche d’une vie meilleure et du rêve américain», raconte Brano. «À la fin de la chanson, les Bosniens rentrent chez eux parce qu’ils se rendent compte que le rêve américain n’existe plus.»
Après la victoire contre l’Italie qui a assuré à la Bosnie sa qualification pour la compétition, le groupe a ajouté un couplet en bosnien, pour rappeler le «traumatisme collectif national» de 2014 quand, lésée par un hors-jeu imaginaire en début de rencontre et l’annulation du but d’Edin Dzeko, le pays avait été éliminé de son premier et, jusqu’ici, seul Mondial. La Bosnie, 65e au classement FIFA, jouera son premier match du Mondial contre le Canada, l’un des trois pays organisateurs, le 12 juin à Toronto. Et espère atteindre enfin son rêve américain.