Désormais présents sur de nombreux plateaux de cinéma dans le monde, les coordinateurs d’intimité font leur apparition sur ceux de Bollywood avec la même mission : veiller au respect et au consentement des acteurs lors des scènes de baiser ou de sexe.
C’est une discipline qui s’est généralisée dans la foulée du mouvement #MeToo, qui a parcouru le monde à partir de 2017 pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes dans l’industrie du divertissement, entre autres. Les coordinateurs d’intimité sont devenus d’autant plus nécessaires que l’essor des plateformes de diffusion en ligne comme Netflix ou Amazon Prime Video a ouvert la voie à des contenus plus audacieux.
«Tout comme un coordinateur de cascades règle une scène de combat, nous définissons avec précision le déroulement des scènes d’intimité, jusqu’au placement des mains ou des cheveux, pour ne laisser aucune place à une improvisation gênante», décrit Aastha Khanna. «En général, nous intervenons avant le casting. L’idée est que les acteurs sachent avant de signer que le scénario comporte des scènes intimes», explique cette pionnière.
Comme ses collègues, elle dispose d’une panoplie d’«accessoires de pudeur», tels que des protections génitales ou des cache-tétons adhésifs. En l’absence de tout garde-fou, les scènes intimes à l’écran reposaient auparavant essentiellement sur la confiance entre acteurs et réalisateurs.
Bollywood a longtemps évité ce type de séquences, en raison de règles gouvernementales de censure strictes et du poids de l’organisme chargé de la certification des films. Les baisers et les rapports sexuels étaient suggérés par des métaphores visuelles : des fleurs qui se frôlent, des vagues déchaînées ou des flammes crépitantes.
Il faut que les acteurs sachent avant de signer que le scénario comporte des scènes intimes
Parmi les premiers films grand public à faire appel à une coordinatrice d’intimité figure Gehraiyaan, sorti sur Amazon Prime Video en 2022 (photo). Neha Vyaso y animait des ateliers sur le consentement et les interactions physiques, Aastha Khanna veillait à définir les limites des acteurs et à chorégraphier les scènes intimes. Ces mesures ont depuis été adoptées sur d’autres plateaux, comme celui de la série télévisée Mirzapur, un thriller réputé pour ses scènes «explicites». Son actrice principale, Rasika Dugal, s’en félicite. «Durant les premières saisons, c’était à chacun de définir et de négocier ses propres limites», se souvient-elle, estimant essentielle la présence de coordinateurs d’intimité pour «que personne ne soit mal à l’aise et que les préoccupations de chacun soient prises en compte».
Selon des spécialistes du secteur, le boom des plateformes de streaming est le principal moteur de cette évolution. «Il y a beaucoup moins de censure et une plus grande ouverture aux histoires qui explorent des sujets tabous», explique Neha Vyaso.
Pendant des décennies, l’image glamour de Bollywood a masqué des pratiques ignorant régulièrement les limites personnelles des acteurs. «Il est arrivé que des acteurs embrassent leur partenaire sans son consentement. Nous veillons à ce que ce genre de situation ne se produise plus sous prétexte de spontanéité», explique Aastha Khanna. Mais la présence de ces professionnels est tout de même loin d’être généralisée, notamment dans le cadre de blockbusters.
Des stars, comme le comédien Salman Khan, préfèrent éviter les scènes d’intimité explicites et les baisers. Les coordinateurs d’intimité estiment toutefois que leur champ d’action comprend aussi «les scènes de violence conjugale ou sexuelle et toute situation impliquant une relation de domination, du harcèlement non consenti, des baisers entre mineurs ou encore de la nudité», précise Aastha Khanna.
Malgré l’émergence d’une dizaine de spécialistes en Inde, aucun cadre formel ne régit encore la profession. Le recours à ces coordinateurs d’intimité dépend donc du bon vouloir de réalisateurs et d’acteurs. «Un réalisateur m’a un jour demandé comment je pouvais me considérer aussi importante qu’un directeur des cascades», se souvient Aastha Khanna, «j’ai répondu que mon travail permettait d’éviter qu’une personne ne doive suivre des années de thérapie pour une blessure qui pourrait ne pas guérir, au contraire d’un os cassé».