À Utrecht, un site, caméra à l’appui, signale aux internautes le moindre poisson gêné dans sa migration par les nombreuses digues et autres canaux qui quadrillent la ville. Une initiative devenue une attraction dans le monde entier.
Un gargouillis aquatique annonce l’arrivée d’une perche sur le livestream de «la sonnette à poisson», un site néerlandais qui encourage des milliers d’internautes à aider des poissons migrateurs à entrer dans les canaux de la ville d’Utrecht. Grâce à une caméra placée dans l’eau, les internautes peuvent ainsi observer la vie aquatique en direct et cliquer sur une sonnette virtuelle lorsqu’ils repèrent un poisson, générant ainsi un cliché à transmettre au maître-éclusier pour qu’il ouvre le passage séparant le fleuve Vecht du centre-ville.
Ouvert de mars à juin, le site propose une solution à un réel problème : celui d’aider chaque printemps des millions de poissons à franchir l’infrastructure néerlandaise de gestion des eaux comme les écluses, les digues et les stations de pompage. «Nous montrons aux gens ce qui se passe sous l’eau pour leur faire prendre conscience des nombreux obstacles auxquels sont confrontés les animaux», explique Anne Nijs, écologiste urbaine qui gère le projet «Visdeurbel» (visdeurbel.nl) avec la mairie d’Utrecht.
Avant sa création en 2021, de nombreuses espèces de poissons migrateurs pouvaient attendre pendant des semaines à l’entrée de la ville à cette période de l’année où l’écluse reste souvent fermée, les bateaux de plaisance étant encore peu nombreux. L’immobilité des poissons en attente les rend alors vulnérables aux prédateurs aquatiques et aériens, «ce qui est dangereux, en plus d’une perte de temps pour leur reproduction», poursuit l’écologiste.
Depuis sa création, la «sonnette» connaît un succès mondial, des milliers d’internautes étant connectés au livestream à tout moment. «Bien sûr, ça prend un peu de temps, mais c’est un projet positif», explique Anne Nijs, qui doit parfois gérer plus de 300 captures d’écran pour un même poisson. «Plein de gens nous disent que c’est comme un programme détente à la télé!», plaisante-t-elle. Mais malgré sa grande popularité, la «sonnette à poisson» ne représente qu’une goutte dans l’océan.
Plein de gens nous disent que c’est comme un programme détente à la télé!
Les Néerlandais se creusent en effet la tête depuis des années pour régler le problème posé par les dizaines de milliers d’obstacles qui protègent le pays de la montée des eaux, mais empêchent de nombreux poissons de pénétrer en eaux douces. Depuis douze ans, la Fondation néerlandaise pour un secteur de l’anguille durable (DUPAN) organise par exemple des opérations annuelles de réintroduction de millions d’alevins d’anguilles d’Europe en Frise (nord) et en Zélande (sud).
«Elles arrivent ici, mais elles ne peuvent pas pénétrer dans les eaux intérieures où elles sont censées mûrir et atteindre l’âge adulte», explique Magnus van der Meer, responsable de projet chez DUPAN. Après avoir traversé l’océan Atlantique depuis leur berceau en mer des Sargasses, les civelles entrent dans les eaux douces d’Europe pour s’y développer. Nombre d’entre elles s’épanouissent dans les eaux françaises ou portugaises, mais bien d’autres se retrouvent coincées aux portes des Pays-Bas, créant au fil du temps un déséquilibre dans le stock d’anguilles.
Comme pour la «sonnette à poisson», c’est alors une intervention humaine qui permet de pallier les effets de l’ingénierie néerlandaise. Avec près de trois millions d’alevins transportés chaque printemps depuis la France, où elles abondent, DUPAN contribue à son échelle à s’assurer que le stock d’anguilles reste stable. «Bien entendu, il devrait y avoir une autre solution. Ce serait bien de donner à nouveau l’opportunité aux anguilles de venir naturellement dans les eaux intérieures néerlandaises», poursuit Magnus van der Meer, 70 ans.
Mais tant que le niveau des eaux sera en hausse, les digues resteront primordiales à la survie des Pays-Bas. «Il n’y a pas de solution dans un futur proche, alors nous devons continuer», conclut-il. Si une partie des alevins seront pêchés à l’âge adulte, les pêcheurs en aideront d’autres à reprendre leur cycle migratoire en les attrapant au niveau des stations de pompage et en les relâchant en mer. Quelques-unes parviendront peut-être à se frayer un chemin jusqu’à l’écluse d’Utrecht, où des internautes du monde entier se feront un plaisir de les laisser passer.