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[Magazine] Manille : retour à l’ère des galions espagnols


(Photo : afp)

Nouveau joyau culturel immersif à Manille, le musée du Galion revient sur les voyages transpacifiques qui ont façonné le commerce mondial au XVIIe siècle. Visite d’un établissement qui fait revivre un chapitre charnière – et cruel – de l’Histoire. 

Surplombant la baie de Manille, la réplique d’un galion espagnol s’érige en pièce maîtresse d’un nouvel établissement dédié à l’odyssée des marins philippins, pionniers malgré eux de la mondialisation au XVIIe siècle. Le musée du Galion, celui-là même qui met à l’honneur l’imposant Espiritu Santo, retrace en effet l’histoire des 250 ans de commerce transpacifique sous l’Empire espagnol. Mais ici, le récit adopte le point de vue des Philippins qui ont construit et manœuvré ces géants des mers.

Les Philippines sont «une terre qui possède une grande tradition maritime, mais souvent dans des conditions inhumaines et dégradantes», décrit le directeur exécutif du musée, Manuel Quezon, soulignant que les Philippins représentent encore un quart des marins du monde. «Et c’est une histoire que nous n’hésitons pas à raconter!», explique-t-il.

(Photo : afp)

Construit par le travail forcé en 1603, l’Espiritu Santo était l’un des 181 «navires au trésor» qui ont effectué des centaines de voyages entre Manille et le port mexicain d’Acapulco entre 1565 et 1815. Des épopées réalisées dans des conditions épouvantables qui, selon les historiens, ont coûté la vie à un membre d’équipage sur trois. «Ce fut le premier commerce mondial, reliant trois continents», souligne Francis Navarro, directeur des archives à l’université Ateneo de Manila.

«Grâce à lui, le monde est devenu plus petit!», ajoute-t-il. Au-delà de l’argent, les galions ont importé aux Philippines des idées, des maladies, de la nourriture, une religion (le catholicisme) et des modes vestimentaires. Autant d’influences qui, selon Manuel Quezon, ont «fait ce que nous sommes aujourd’hui». Ce commerce colonial a toutefois ravagé les forêts de l’archipel et déstructuré les communautés locales.

Avec ce musée, nous comblons les lacunes de l’Histoire

Les hommes valides étaient contraints à 40 jours de travail non rémunéré pour abattre des arbres et construire les navires sous les ordres de contremaîtres espagnols. D’autres étaient enrôlés de force comme marins pour des périodes pouvant aller jusqu’à dix ans. Entassés dans des cales surchargées de marchandises précieuses, les membres d’équipage survivaient avec un régime misérable de biscuits et de viande ou poisson salés. Ces denrées, qui pourrissaient fréquemment, provoquaient de graves maladies.

«Le taux de mortalité était effrayant, de l’ordre de 30 % par voyage», souligne encore Manuel Quezon. Ces conditions extrêmes ont déclenché des rébellions sanglantes dans plusieurs zones de construction, notamment sur la côte de Cavite, le long de la baie de Manille, précise Francis Navarro. Ce commerce intercontinental n’a pris fin qu’avec la lutte du Mexique pour son indépendance vis-à-vis de l’Espagne.

(Photo : afp)

Les visiteurs peuvent ainsi, depuis l’ouverture début mai, arpenter les ponts de la réplique du navire et se plonger dans un immense écran LED panoramique, représentant un ciel nocturne parsemé d’étoiles. Des objets provenant des voyages sont également exposés tout autour du navire, comme un morceau de tombe chinoise qui servait autrefois de lest dans la cale d’un galion.

«Avec ce musée, nous comblons les lacunes de l’Histoire», confie Manuel Quezon. «Nous voulons que les enfants qui viennent ici réalisent que beaucoup de choses qu’ils tiennent pour acquises cachent des histoires absolument incroyables», explique-t-il. Le financement de ce projet à un milliard de pesos (soit environ plus de 14 millions d’euros) a été assuré par les plus grandes fortunes des Philippines, après l’échec de tentatives auprès du gouvernement et d’un milliardaire mexicain.

Mais si l’Espiritu Santo est une merveille architecturale, il ne prendra jamais la mer. Manuel Quezon, historien et petit-fils d’un ancien président philippin, a découvert avec amertume que les essences de bois locales, réputées pour leur résistance à l’eau, ont disparu depuis longtemps. Un galion en bois de la taille de l’Espiritu Santo aurait nécessité 800 arbres que l’on ne trouve plus aujourd’hui que dans les forêts birmanes, d’après lui.

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